Août, septembre 2024
À Noëlle, mon inspiratrice
Élise et Jean
L’esprit de l’homme assis au bord de la fenêtre vagabondait au rythme du défilement des paysages. D’un doigt posé sur la vitre il s’amusait à suivre les contours des basses collines, le creux tendre des vallées ou la géométrie des labours. Enfant, il décalquait ainsi l’immeuble et la grande pelouse ornée de quelques arbres, qui faisaient face à sa chambre, imaginait écraser du bout de son doigt les passants dans les allées, au son craquant d’une coquille prise sous la chaussure. Un léger contre-jour faisait des forêts et des champs des aplats de peintre ; plissant les yeux, cette vision s’accentua et, mettant ses mains de chaque côté de son visage, il eut l’impression de parcourir une vaste exposition floutée. Il imaginait paresseusement tout ce qu’il avait gâché de lui en restant un citadin, incapable de nommer plus de cinq ou six arbres, quelques fleurs sauvages. Dans le flot des images, il vit le corps nu d’une femme reposant sur le flanc : machinalement, d’une main l’effleurant, il suivit le galbe de la cuisse, gravit la pente douce de la fesse puis descendit au creux accentué de la hanche et remonta jusqu’à l’arrondi de l’épaule. Il aimait ce geste de dessinateur tant il est vrai qu’en amour on ne voit bien qu’au toucher. Sans un brin à la bouche, il s’ébroua légèrement et se tourna vers sa voisine assise face à lui. Elle était vêtue d’un complet bleu foncé, d’une chemise gris clair tendue sur sa poitrine. Sa jupe relevée haut laissait voir deux jolies cuisses légèrement ambrées. Un peu troublé, il tourna la tête et reprit ses associations. Il sourit en pensant à ses tripes impossibles à accommoder à la mode de Caen et repris la lecture d’un livre de hasard, un recueil de poètes palestiniens, mais son champ de vision imposait celle des cuisses exposées. Une voix informa de l’arrivée imminente du train en gare de Caen. La femme sortit de sa lecture, regarda l’homme assis en face d’elle et lui sourit, comme pour signifier : Ah, vous êtes là ! Elle prit son sac duquel elle sortit une trousse de maquillage, se mira dans le miroir, tourna la tête à droite, à gauche et, jugeant que tout allait bien, rangea le tout. Elle se leva pour récupérer une petite valise nichée dans le filet à bagages. L’homme en fit autant, saisit une grande valise, qui semblait faire son poids. Mais au moment de la poser, le passage sur un aiguillage le déséquilibra vers l’arrière. Il sentit deux mains en étai dans son dos au moment même où la valise tombait lourdement sur le siège. Il se retourna et vit sa voisine qu’il trouva absolument charmante. Gêné par son émotion, il lui dit merci, un peu bêtement. Elle lui répondit cette phrase qu’il entendit étrangement, tout en contraste avec sa politesse :
– C’est le moins que je pouvais faire puisque je vous ai ignoré durant tout le voyage.
Elle sourit, se faufila de trois-quarts dans l’étroite allée et sauta légèrement du train. Concentrée sur la perspective de passer un weekend avec l’homme aimé, elle n’avait pas remarqué son vis-à-vis. Les temps avec Antoine étaient dispersés parce qu’il n’avait pas consenti à quitter Caen, la ville où il travaillait et vivait. Joyeux amateur de plaisanteries, il était par ailleurs un homme discret et même secret, plus attaché à la légèreté de la relation qu’à l’intimité. Aussi aimait-il faire la fête et, en fin gourmet, prenait toujours l’initiative de cuisiner des plats régionaux, allant répétant qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Les amis auxquels elle l’avait présenté l’appréciaient. Être amoureuse suffisait à Élise, elle n’avait donc pas insisté pour qu’il la rejoigne dans son village à Ver-sur-Mer. Parfois, elle supputait une cohabitation potentiellement difficile, dangereuse peut-être. Indépendante, elle acceptait cette situation tant que leur amour durait, comme certains soirs au coin du feu ou dans la chambre préparée avec soin.
Jean vit la femme franchir aisément le marchepied, sautiller quelques pas sur le quai. Il la suivit de près admirant, sans craindre d’être vu, ses jolies jambes. Je l’aborde, je lui parle, se répétait-il. Allez courage ! Pourquoi me faut-il du courage pour aborder une femme dans une gare ? Il sourit : Ah l’amour dans les gares ! Il la rejoignit.
– Vos paroles trottent dans ma tête.
– Il est parfois de coutume de lier conversation avec un voisin, une voisine de voyage. Je ne vous ai pas adressé la parole parce que j’étais captée par la lecture de mon livre et quelques agréables pensées. Je m’en suis vraiment rendu compte à l’annonce de l’arrivée du train.
– C’est pourquoi vous m’avez souri ?
– Oui, probablement.
Quelques pas en silence.
– Ce que vous dites là est rare et précieux. Accepteriez-vous une invitation ?
La femme tourna son visage vers l’homme, un sourire aux lèvres.
– Non, pardonnez-moi, j’ai à faire et j’ai un rendez-vous.
– Je comprends. Au revoir.
– Au revoir.
Il la laissa prendre quelques mètres. Puis, le nez en l’air chercha la sortie taxis. Sur le trottoir attendaient quelques personnes, les taxis arrivant un par un. Faire la queue ne l’ennuyait pas, il n’avait rien à faire avant demain, à part s’installer dans son hôtel, chambre réservée. La silhouette de la femme s’imposa, il la chassa. À quoi bon ?
– J’accepte votre invitation.
Il se retourna aussi surpris qu’on peut l’être dans le jeu consistant, caché, à crier Ah !, en surgissant. Il faillit dire : Tu m’as fait peur, c’est malin ! Elle était là, souriante et tranquille.
Ils se dirigèrent vers le café le plus proche au nom insignifiant. Assis, Jean saisit une carte qui présentait des boissons, des glaces, des pâtisseries.
– Que voulez-vous ?
– Je ne sais pas, passez-moi la carte.
Il la lui tendit et jeta sur elle un regard pour s’imprégner de sa beauté entrevue : brune, les yeux verts, le teint légèrement hâlé, une jolie bouche, la lèvre inférieure légèrement lippue. Un air charmant. Une poitrine généreuse.
– Je vais prendre une tarte aux pommes normandes et un verre de cidre. Et vous ?
– Comme vous.
– Non, choisissez une autre pâtisserie, comme ça nous pourrons partager notre commande. Prenez une part de teurgoule, une spécialité normande.
Cette proposition inhabituelle dans une telle circonstance, presqu’amicale, ravit Jean.
Ils se regardaient yeux dans les yeux, sans gêne.
– Habitez-vous ici, qu’y faites-vous ?
– Non, j’habite Paris. Je viens quelques jours afin d’assister à un procès. Je suis journaliste. Et vous ?
– J’habite à Ver-sur-Mer, un village proche de Caen sur la côte. Je suis institutrice. Je vous ai rejoint pour accepter votre invitation parce que mon rendez-vous avec mon compagnon est reporté. M’en voulez-vous ? J’ai apprécié votre discrétion dans le train puis sur le quai.
– Non, pas du tout car je n’ai rien à faire avant demain.
Ils engagèrent une conversation tout azimut, qui dura une bonne heure, faites de curiosités diverses apparemment anodines tout en les entrainant sur une pente intimiste.
– Vous arrive-t-il souvent de répondre à l’invitation d’un inconnu ?
– Ah non, jamais, c’est une exception !
Jean attendit, il devinait une suite.
– J’ai accepté la vôtre à cause de votre comportement, du ton de votre voix très différent des autres hommes. Je suis une femme, je sais de quoi je parle.
– Je vous remercie d’avoir accepté, j’ai passé un très agréable moment.
– Moi aussi.
Sur ce, le téléphone d’Élise retentit. Ils se quittèrent de bonne humeur, satisfaits d’avoir passé un bon moment, un temps qui n’était pas qu’un instant ; sinon amis, du moins plus vraiment étrangers. Élise allait rejoindre sa maison de Ver-sur-Mer, tandis que Jean prendrait un taxi pour rejoindre son hôtel, le François d’O.
Elle fit quelques courses pour le dîner, prit le bus de onze heures vingt afin de regagner ce qu’elle appelait parfois sa petite Maison dans la Prairie, en souvenir d’un feuilleton américain que sa mère citait avec humour lors de disputes familiales. Elle relut le sms d’Antoine, annonçant qu’il ne pourrait pas venir la chercher à la gare, puis le deuxième, qui l’informait de la présence d’un message dans sa boîte numérique. Après le temps passé avec Jean, face à elle-même, elle sentit la déception due à l’absence d’Antoine, à ses deux messages en lieu et place d’une conversation téléphonique. Elle pensa l’appeler, renonça. Tout en contraste, la rencontre avec Jean s’imposa, comme ça, d’un coup, sans qu’elle eut à la convoquer. Plutôt bel homme, charmant. Elle avait entendu, par sa voix, son débit, jusqu’à son vocabulaire, un homme gentil et attentif. Il ne l’avait pas draguée. En quelques flashs, sa mémoire revisita leur conversation ; elle revit son sourire, sa façon de la fixer tranquillement quand ses yeux disaient : Vous me plaisez. Arrivée chez elle, elle déposa les courses dans la cuisine et mit en route l’ordinateur. Elle lut le court message d’Antoine, se redressa, immédiatement assaillie par le désarroi, la gorge serrée. Elle se dirigea vers le salon et s’affala dans le fauteuil, ferma les yeux : des larmes perlèrent ses joues. Des mots voltigèrent comme autant d’étoiles après un coup : « Ne viendrais pas ; allers-retours trop pesants ; besoin de temps pour moi, faire du sport ; voir les copains ; désolé. ». Hébétée, elle ne comprenait pas en quoi cette lettre la concernait. Une absurdité. N’avait-il pas tout loisir de mener à bien ses activités, ses relations ? Elle relut le message, dont elle s’obstinait à ne pas comprendre le sens. Hoquetant, elle se servit un verre de vin, sortit dans le jardin. Elle avait envie de crier. Elle bu son verre d’un coup et se laissa tomber avec lui sur l’herbe haute, les bras en croix, le regard vide. Elle fixait le ciel bleu sans le voir, pensa à son père. Elle se leva afin d’éviter une chute dans une torpeur parfois familière. À petits pas, elle alla de-ci, de-là, respirant à fond, bougeant les bras et secouant les jambes. Elle réalisa qu’il ne viendrait plus certains soirs de la semaine, pour des weekend, de courts congés. En fait, il ne reviendrait plus du tout ! Elle ne poserait plus la tête sur son épaule pour lui raconter les petits riens de la semaine : se plaindre des élèves parfois difficiles, du robinet fuyant de la salle de bains. Ils ne marcheraient plus main dans la main le long de la grève. Finies les soirées au coin du feu, un verre de Bourgogne en apéritif. Ils ne dormiraient plus ensemble, ne feraient plus l’amour. Ah oui, la petite Maison dans la prairie ! Un monde s’écroulait. Elle repensa aux mots d’Antoine. Des mots prétextes, lâches, ne portant aucune vérité. Quelle place avait-elle prise qui fût à la privée de la sienne ? Une décision si soudaine, sans prévention ! Elle retrouvait là son immaturité et surtout une forme de lâcheté. Elle se sentit réduite à une chose, liquidée sans aucune délicatesse, mise au pied du mur. Pourtant, c’était bien de son amour, sans aucun égard pour lui, pensa-t-elle, en insistant sur chaque adjectif possessif, de ses années de vie dont il était question. Elle bouillonnait dans le chaudron de l’amour défait. Et de quelle manière ! Une négation manquait : Je ne t’aime plus. Elle se dirigea vers la cuisine, se fit un café fort et commença à éplucher machinalement les pommes de terre prévues pour le diner avec Antoine.
Pendant qu’Élise, bouleversée, suffoquait sous l’étreinte de sa tristesse et d’une sourde colère prête à jaillir, Jean vidait sa valise tout en visitant sa chambre. Il s’était affalé sur le lit, goûtant le confort du matelas, avait ouvert un robinet et même tiré la chasse d’eau. C’est ainsi qu’il s’appropriait un nouvel espace.
Elle se vit épluchant des pommes de terre pour un repas qui n’aurait pas lieu. Quelle pomme, pauvre gourde ! Que faisait-elle là à s’agiter ? D’un coup elle sentit le caractère dérisoire de ses gestes. Elle s’affala dans le fauteuil enveloppant, murée dans le silence de sa solitude – et pourtant, quel boucan ! Elle fit un effort considérable pour se lever, se dirigea vers la chaîne stéréo et choisit un disque au hasard : le Magnificat de Bach. Elle ferma les yeux afin de concentrer son attention sur le cantique. Mais rien à faire, nerveuse elle allait et venait, prise entre l’envie de boire ou d’appeler une amie. Mais qui, pour entendre quoi ? Toutes ses amies connaissaient Antoine, l’appréciaient : c’était « un mec bien ». Malgré elle, mille images de sa rencontre et de ses années de vie avec Antoine défilèrent. Elle l’avait désiré au moment même de son premier regard sur lui : un homme beau et élégant, plus encore dès leur premier face à face. La peine au corps, elle se souvint de la pulsion qui l’avait poussée vers lui ; elle avait désiré embrasser d’un coup, d’un seul, l’entièreté de sa personnalité qu’elle découvrait. Elle se souvint – comment y échapper accompagnée d’un poème religieux ? – de leur première soirée d’amour passée ici même. Un temps dans lequel elle avait découvert des plaisirs nouveaux, surtout un puissant orgasme venu de loin, progressif jusqu’à son acmé explosif. Des images impétueuses la traversaient sans pouvoir en saisir une seule. Au cours de ce torrent, elle recouvra tout l’amour qu’elle vivait en sa présence. Une présence toujours présente, même lorsqu’il était loin d’elle. Elle changea de disque, choisit délibérément le Requiem de Mozart, une œuvre inachevée, qui s’ouvrait dorénavant devant elle. Elle aimait lui dire « Je t’aime » et lui décliner à chaque occasion en quoi elle l’aimait par ses gestes quotidiens jusqu’à leur intimité physique et psychique dans l’amour. Elle se souvenait de discussions soutenues relatives au verbe aimer, un verbe embarrassant, équivoque, elle le soutenait contre Antoine, qui le prenait pour un verbe passe-partout, usé dans des clichés. Rigolant, il disait : « M’aimes-tu comme on dit aimer son chien, le camembert ou une chanson de Léo ? ». D’un coup, sa mémoire s’assécha. Certes, il lui disait « Je t’aime », mais elle ne parvenait pas à retrouver ce qu’il aimait d’elle exactement, diversement, dans toute l’étendue de son être, mis à part son goût avéré pour son corps qu’il trouvait parfait pour l’amour. Troublée par ce vide jusque là inaperçu, elle répéta : m’a-t-il aimé, m’a-t-il aimé, comment, comment ? Un gouffre s’ouvrait. Fallait-il donc vivre une séparation pour prendre conscience que son amour était sans titre pour elle ? S’était-elle uniquement grisée de ses confidences à elle ? Faire l’amour était-ce aimer ? À ces évocations, la colère prit plus de place, d’un coup consciente. Elle se leva pour retrouver son ordinateur. Elle voulait effacer le message d’Antoine de sa boîte et par là même l’effacer de son corps. Elle vit une feuille de papier prise dans l’imprimante : sa lettre qu’elle avait imprimée par un geste machinal. Elle la saisit, la froissa et se dirigea vers l’évier, prit une allumette et y mit le feu. Un feu sans cheminée. Le papier se rétracta sous la chaleur, brunit et se dispersa en mille morceaux carbonisés. Elle ouvrit le robinet. Terminé ! Elle passa un moment à faire un peu de ménage, machinalement, puis rejoignit le jardin et se souvint de son application à l’entretenir, à le rendre aussi attrayant que possible pour elle, bien-sûr, et pour Antoine. Elle associait les fleurs, leurs couleurs et leurs senteurs à son amour pour lui. Son jardin était le tableau de son bonheur.
Le visage de Jean lui apparut, venu elle ne savait d’où. Elle sourit tristement. N’avait-elle pas passé un bon moment avec un inconnu, le dernier, alors qu’elle souffrait de l’homme qu’elle aimait ? Malgré elle, son esprit lui faisait voir alternativement l’image d’Antoine et celle de Jean. Elle avait apprécié ses propos, ses façons d’être à la fois décontractées et concentrées, son écoute de ce qu’elle disait, dont il reformulait les contenus, un signe nouveau dans ses relations aux hommes, qui, pour la plupart, passaient au-delà de ce qu’elle voulait partager. Elle avait remarqué, charmée, ses attitudes respectueuses, loin des formes de la drague sexiste. Elle se souvenait encore de la sécurité qui l’avait habitée. Elle lui plaisait, elle le savait, quand elle ne plaisait plus à Antoine. Il lui fallait trouver une médiation apte à la calmer, à lui permettre de reprendre pied, de réfléchir. Soudain, elle pensa à lui téléphoner. C’était comme une évidence, malgré son hésitation ; à quoi bon, pensa-t-elle, furieuse de cette voix de résistance, mauvaise conseillère. Elle appela le François d’O.
– Allô, je voudrais parler à Monsieur Jean Dorman.
Dans la chambre, le téléphone sonna. Déjà la rédaction, pensa-t-il ?
– Allô, qui est à l’appareil ?
– Vous ne reconnaissez pas ma voix ? C’est Élise.
– Ah, pardonnez-moi, c’est la première fois que je l’entends au téléphone, et puis je m’attendais à un coup de fil de la rédaction.
– Oui, je comprends, prononça Élise, sentant sa voix s’éteindre.
– Pourquoi m’appelez-vous ?
Silence au bout du fil
– Allô, allô, vous êtes là ?
Il entendit un bruit non identifiable.
– Oui, je suis là, prononça-t-elle, la gorge serrée, les larmes au bord des yeux.
– Il me semble que vous n’allez pas bien. Vous pleurez ?
– Oui.
Et d’un coup, l’émotion la submergeant, elle pleura sans retenue ni honte.
– Élise, que vous arrive-t-il ? Prenez votre temps, pleurez autant que vous en avez besoin, je reste au téléphone.
Deux ou trois minutes passèrent.
– Vous êtes gentil, merci pour votre disponibilité. J’aimerais vous voir, vous parler. Accepteriez-vous que je vous rejoigne à votre hôtel pour ensuite aller nous promener ?
– Oui, bien sûr ! Je vous attends, à tout de suite.
Le téléphone reposé, elle sut qu’elle avait bien fait d’appeler Jean car lui parler serait sans enjeux.
Il leva le bras pour dégager sa montre de dessous le poignet de sa chemise. Un geste d’anxiété. Il se demanda ce qu’il allait vivre, moins inquiet d’accueillir Élise que des effets que déclencherait ce qu’elle avait à lui témoigner. Pour quelles conséquences ? Il savait qu’il la désirait. Il savait aussi qu’il habitait Paris, elle sur la côte normande. La distance géographique est en soi un obstacle à la maturation d’un amour. Cette distance marque une séparation des corps, l’impossibilité de se mouvoir dans un même espace-temps. Il se souvint de quelques expériences et revit les kilomètres défiler en train ou sur l’asphalte d’une autoroute. Plus encore des moments de manque, de frustration, le renvoi de toute improvisation pour un déjeuner au restaurant, une séance de cinéma et, bien sûr, pour faire l’amour. Il fallait au contraire préparer à l’avance une rencontre, planifier une date, une durée ; tout anticiper au détriment de l’improvisation. Et s’il arrivait qu’une correspondance entre ces derniers permette un rendez-vous de quelques jours, il était courant qu’il ne puisse pas en être ainsi à cause d’aléas. Il se souvint des interminables lettres écrites et reçues sensées compenser l’absence. Des lettres d’amour, certes, mais des lettres pleines de leur imagination respective, qui dessinaient, il le savait, davantage une fiction de l’amour que la création d’un amour réel. Comment faire autrement dans de telles conditions, sinon de s’inventer et de projeter dans l’image de l’autre un idéal de l’amour ? Il avait beaucoup appris de lui au cours de quelques expériences, notamment que l’illusion domine en tant qu’elle est insue, et, lorsqu’elle se dévoile à la conscience, imposée par des contraintes matérielles incontournables, tout s’effondre dans le fracas des mille morceaux d’une déchirure irréparable, sans autre avenir qu’elle-même. Il faut alors se relever. Par trois fois il avait vécu cette débâcle et il s’était juré de ne plus en vivre aucune. Sa rencontre avec Élise en annonçait-elle une autre ? Il sentit toute sa fragilité, le risque réel d’une contravention à sa détermination. Il respira profondément une goulée d’air comme pour encrer sa promesse au cœur de sa chair. Trois coups résonnèrent sur la porte qu’il ouvrit sans hésitation, prêt à faire face à un nouveau défi. Elle était là, postée, les bras ballants. Elle portait un ensemble sportswear de couleurs. Il vit immédiatement les yeux rougis, la mine défaite.
– Entrez, je vous en prie.
Elle fit un pas tête baissée pour se blottir, les bras en croix sur sa poitrine, tout contre lui. Il referma délicatement ses bras autour de ses épaules. Cet instant se fit moment. Un moment extraordinaire : une femme saturée de chagrin, encore inconnue, s’abandonnait dans ses bras, se livrant entièrement à la confiance ainsi donnée, sans parole, sans condition. Il vécut une intense émotion, qui passa instantanément dans ses jambes tremblantes, qui ne le porteraient bientôt plus. Il se dégagea lentement sur le côté en gardant le bras droit sur les épaules d’Elise. Il lui dit merci d’une voix engourdie et l’invita à s’asseoir dans le seul fauteuil disponible. Elle se dirigea vers lui, s’arcbouta en prenant appui sur les accoudoirs et se laissa tomber. Les deux mains recouvrant son visage, elle pleura. Jean s’assit sur le lit en face d’elle, très ému par le lâcher-prise d’Elise, devinant l’avènement d’une situation accablante. Il se leva, prit des mouchoirs dans la salle de bain et les lui tendit. Elle se moucha bruyamment comme c’est toujours le cas quand le ciel nous tombe sur la tête. Elle se redressa, lui sourit tristement.
– Suis-je ridicule ?
– Non Élise, vous n’êtes pas ridicule, pas du tout, vous êtes émouvante.
Il voulût lui dire combien il se sentait redevable, mais se tut, jugeant que le moment présent n’était pas le bon.
– Avez-vous mangé ?
– Non
– Voulez-vous que je commande un encas, une boisson ?
– Oui, un verre de vin et de l’eau.
Il décrocha le combiné et commanda deux verres de vin, deux bouteilles d’eau et un sandwich au fromage. Se retournant, il vit qu’Élise le regardait. Ses joues étaient rosies comme le bout de son nez. Il le lui dit. D’un coup, elle émit un rire nerveux de soulagement, une délivrance. Elle alla dans la salle de bain. Une jeune homme apporta le plateau de la commande qu’il posa sur la table. Tout arrivait à merveille. Il était déterminé à porter toute sa bienveillance à Élise. Il aimait ces moments rares où le mot humanité s’épanouit au sein même de ses affres. Elle revint, retrouva le fauteuil et lui sourit. Jean lui tendit un verre de vin.
– Trinquons à votre décision de venir me voir.
– D’accord. Je trinque à votre accueil.
– Voulez-vous maintenant me raconter ce qui se passe ?
Elle lui dit tout : les courses, le car, la lecture des deux sms d’Antoine, la découverte de son message dans sa boîte. Tout sans rien oublier de ses sensations-émotions, de ses sentiments d’amour confirmés, de ses pensées, notamment celles concernant son doute relatif à la véridicité de l’amour d’Antoine ; ses pensées concernant leur discussion au café et finalement sa décision de l’appeler. Jean l’écouta sans l’interrompre, attentif à son récit et aux associations qui surgissaient, nombreuses.
– Voilà, dit-elle.
Le silence se fit. Il ne voulut pas le briser, pas tout de suite. Il prit son sandwich, croqua dedans avec appétit, en se disant, souriant intérieurement, qu’il est impoli de parler la bouche pleine.
– Je me sens abrutie, j’aimerais prendre une douche, vous permettez.
– Oui, allez-y.
Elle se leva, entra dans la salle de bain sans refermer la porte. Quelques bruits et il entendit l’eau couler à plein régime. Il ferma la porte. Il savait que quelque chose de décisif allait advenir. Élise, depuis leur rencontre dans le train, faisait preuve d’une personnalité remarquable : à la fois spontanée, sensible et déterminée. Elle possédait l’art de s’affirmer sans vulgarité, sans fausse politesse, sans chichis : naturellement, diraient d’aucuns. Il faisait plus qu’aimer ce genre de personnalité, particulièrement féminine. Il sentit dans tout son corps un désir incontrôlable. Il s’assit à la table et ouvrit le dossier de presse que le rédacteur en chef lui avait donné : des articles, des photos ; il était aussi en possession de trois vidéos prises par des particuliers, largement vues sur les réseaux sociaux. Une histoire sordide de racisme, d’une extrême violence. La porte s’ouvrit et Élise apparut, le corps enveloppé d’une serviette blanche.
– Jean, murmura-t-elle en laissant tomber la serviette, l’air sérieux, habité.
Il ne fut pas surpris. Il l’admira. Qu’elle était belle ! Un corps magnifique, parfait ! D’un coup, sa détermination première revint comme une évidence. Sans un mot, il se leva, ramassa la serviette et la déposa sur les épaules d’Élise, prit son visage entre ses mains en la fixant.
– Non Élise, pas maintenant, pas dans ces circonstances. Comprenez-vous ?
– Vous n’avez donc pas envie de moi, de faire l’amour ?
– Si ! C’est parce que j’ai envie de vous que je refuse de faire l’amour maintenant.
Jean l’embrassa en frôlant ses lèvres alors qu’elle entrouvrait sa bouche.
– Si nous faisons l’amour maintenant, ce sera un passage à l’acte, pour vous une sorte de réparation, une consolation. Et après, que se passera-t-il ?
– Je m’en fiche.
Il s’écarta.
– Pas moi.
– Et pourquoi donc ?
Il hésita à répondre, s’écarta et, fixant le dossier sur la table pour se rappeler l’essentiel, prononça :
– Parce qu’il est très probable que je devienne amoureux de vous.
Les yeux humides et brillants, elle lui répondit :
– Moi aussi.
– Si nous devenons amoureux, alors il faut prendre le temps de nous épanouir sans que je sois pour vous un substitut, et vous pour moi une femme de passage. Élise, je suis à Caen pour travailler et dans trois jours je rentrerai à Paris. Il voulut lui signifier davantage, mais se tut. Élise posa son front sur son épaule.
– Oui, je sais, n’en dites pas plus, je sais.
Elle fit demi-tour pour se rhabiller. Jean s’assit et tourna les feuillets de son dossier, complètement ailleurs. Et pourtant. Pourtant, il revit toute la haine présente dans le tabassage raciste d’un jeune français d’origine algérienne. Les origines ? Ah, les origines : des histoires de frontières, de couleurs, de langue…, quelles blagues à pleurer. Je n’en connais qu’une, pensa-t-il : le Big Bang !
Élise apparut, souriante, requinquée.
– Vous avez raison. Votre refus me rassure car sans doute me serais-je sentie mal après avoir joui avec vous.
« Joui », mon Dieu quelle assurance ! Jean se leva, lui prit la main et, au bord du rire, s’exclama :
– Vous êtes exceptionnelle ! Vous m’avez proposé une promenade, faites-moi visiter Caen, conduisez-moi dans un lieu que vous aimez. Ils sortirent. Élise prit la main de Jean, qui ne la lui refusa pas. Ils se sourirent.
– Pourquoi es-tu à Caen ? Raconte-moi.
Il entendit le moi, accolé au verbe par un tiret, de façon inhabituelle : parle-moi de moi. Ils marchèrent dans la ville que Jean découvrait pour la première fois. Ils longèrent le Château fort, puis déambulèrent dans le centre ancien. Jean ne se sentait pas disponible pour apprécier ce qui l’entourait. La main douce d’Élise dans la sienne le brûlait. Les rues étroites étaient pleines de monde en ce dimanche après-midi. Entrés dans l’une d’entre elles, il fut saisi par la perspective d’un alignement de tables de bistrot disposées de part et d’autre de la rue autour desquelles étaient assises de nombreux consommateurs. À croire que cette rue n’était composée que de débits de boisson ou de restaurants. Il se pencha vers Élise.
– Conduis-moi dans un lieu plus calme.
Penché vers elle, elle le prit par le cou et l’embrassa tendrement par de légers baisers sur ses lèvres, les caressant du bout de sa langue, puis leurs bouches se mêlèrent passionnément, longtemps leur semblèrent-ils, car c’était leur premier vrai baiser.
Ils tournèrent dans une rue arborée.
– Là, c’est le tribunal.
Ces paroles ne furent pas un rappel. Il savait qu’il passerait là les deux jours de la session du tribunal pénal. Ils seront pénibles, la main d’Élise dans la sienne le lui rappelait. Et après ? Jean effaça cette maudite question, dont il connaissait la réponse. Ils longèrent un parc et débouchèrent sur les berges aménagées de l’Orne. Elles étaient encore peu fréquentées à cette heure de fin de déjeuner. Ils marchèrent encore quelques centaines de mètres et s’arrêtèrent dans un coin plus sauvage, au pied d’un saule. Jean s’assit le dos en appui contre lui, et tout naturellement – quel mot ! – Élise se logea entre ses jambes en se laissant aller contre sa poitrine.
– Tu es extraordinaire !
– Exceptionnelle, extraordinaire. Quoi d’autre encore ? Je ne me vois pas ainsi. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Pour te voir comme je te vois il faudrait que tu sortes de toi, que l’autre de toi-même t’observe ; mieux encore, que tu sois moi.
Il se tut. Comment répondre à sa question, sans du même coup lui signifier que cet adjectif ouvrait la scène d’un désir émergeant : aimer Élise. Il valait mieux répondre et non se taire en croyant que le silence ferait son office. Et puis il savait, sans pourtant bien connaître Élise, qu’elle insisterait naturellement, encore ce mot. Pour cela même il le lui devait bien.
– Tu es une femme qui sort de l’ordinaire, une exception, une extra-ordinaire, dans ma vie amoureuse, c’est évident, professionnelle aussi.
Elle tourna sa tête vers lui, souriante, exclamative :
– Ah bon ? Tu exagères !
– Non, pas du tout. J’utilise ces adjectifs dans leur sens stricts, sans inflation. J’attends de te découvrir pour les confirmer.
Dans un même geste, elle se cala contre sa poitrine, prit les deux mains de Jean et les porta jusqu’à son cou en croisant ses bras pour en faire une écharpe. Les doigts d’Élise se refermèrent sur les poignets de Jean, comme pour être certaine que l’enlacement durerait.
– Ton geste, là, à l’instant, illustre ce que je vois de toi, c’est formidable.
– C’est naturel pour moi, je n’y pense même pas.
– Ben oui, justement, tout est dans ce mot : naturel.
– Je ne m’en rends pas compte, je fais ce qui me vient, c’est tout.
Jean sourit à ces mots, au ton quasi enfantin.
– C’est quoi formidable pour toi ?
Rebelote. Elle voulait savoir.
– Je t’observe. Ne vois-tu pas tout ce que tu as fait avec moi, un étranger, en si peu de temps ?
– Bien-sûr que je sais ce que je fais, ce que j’ai vécu avec toi. Je me laisse aller à ce que mon corps et ma tête m’intiment de faire. Je n’ai pas penser à ce que tu pourrais dire, à de possibles réactions négatives de ta part. En fait, je me suis immédiatement sentie bien avec toi, accueillie, en confiance et en sécurité, c’est rare.
– Tu sembles ne pas avoir d’inhibitions sociales. Tu sembles ne pas opposer de résistances. Tu t’exprimes librement, comme ça vient, sans culpabilité sous jacente, directement. Par exemple, tu n’as jamais prononcé une seule fois des mots convenus comme je suis désolée, je m’excuse, je n’aurais pas dû. Lorsque tu m’as demandé dans la chambre si je te trouvais ridicule, te répondant non, tu ne l’es pas, tu n’as pas insisté.
– C’est vrai, je me suis sentie ridicule sur l’instant.
– Oui, sur l’instant, pas plus, et cela fait une grande différence, puisque tu t’es laissé aller à ce qui arrivait pour toi, entre nous. Et puis c’est toi qui as décidé de venir, alors que nous ne nous connaissons si peu. Et pas pour n’importe quoi. C’est quand même extraordinaire, tu ne trouves pas ?
– Personne ne m’a parlé de moi comme tu le fais maintenant. C’est une révélation, une image de moi dans le miroir de tes yeux, parce que je ne me rends pas compte sur le moment de qui je suis avec les autres. Ce que tu dis est vrai, la plupart du temps je me sens à l’aise dans mes relations aux autres et lorsque je commence à ne plus l’être, je coupe, je m’en vais et c’est bien comme ça.
– Tu vois, même dans la négation tu restes toi-même. C’est admirable, très rare. La plupart des gens ne fonctionnent pas comme ça. Les normes et le conformisme nous orientent hors de nous, nous conditionnent et nous échappent en tant que tels. Te rends-tu compte de tout ce que tu as fait depuis ce matin ?
– Oui et non. Je ne me sens pas comme d’habitude : la rupture d’Antoine, notre rencontre. Je me sens bien avec toi et en même temps je suis paumée. Dis-moi tout ce que j’ai fait, j’aime que tu me parles.
– Tout ce que tu as fait ? D’abord ta présence dans le train face à moi, mais bon, ça c’est le hasard. Ton appui dans mon dos alors que je risquai de tomber, puis ta phrase sur laquelle je t’ai questionnée sur le quai, ta réponse étonnante ; mon invitation que tu as refusée, puis ton surgissement dans mon dos, j’en ai sursauté, pour me dire oui et notre conversation si agréable au café. Ton appel pour me proposer de me rejoindre à l’hôtel, tes pleurs au téléphone et cette façon que tu as eue de te coller tout contre moi en entrant – quelle émotion ! – tes confidences, ta demande de prendre une douche, ton retour dans la chambre, revêtue d’une serviette que tu as laissé tomber, ton désir de faire l’amour. Et moi tellement troublé par tout cela, par ta beauté et ton charme et surtout, surtout par ta manière si naturelle de dire et de te comporter. Enfin, depuis le début de notre promenade, nos échanges intimes, ton élan pour te nicher contre moi, prenant mes bras pour les mettre autour de ton cou. Ça fait beaucoup, tu ne trouves pas ? Élise se mit à rire, comme si elle découvrait une heureuse surprise.
– Ah oui, tu as raison, ça fait beaucoup.
Son rire se transforma en fou-rire.
– Tu oublies une chose très importante, bafouilla-t-elle.
– Quoi ?
– Notre premier baiser que je t’ai imposé sans demander ton avis.
Jean déjà contaminé par le rire d’Élise éclata de rire, comme s’il réalisait à son tour l’intensité du compte qu’il venait de tenir. Il se pencha pour embrasser son cou, ses oreilles, ses tempes. Elise se tourna pour lui donner sa bouche qu’il prit avec intensité, avec un désir de dévoration, qui se fit commun.
– D’où viens-tu, comment se fait-il que tu sois comme ça ? J’ai la nette impression que ton être social tel que tu le montres à autrui et ton être profond, comme on dit, ne forment qu’une seule et même personne, sans masque.
Élise le regardait avec un air étonné.
– À quoi, penses-tu ?
– À toi, à tes mots étonnants. Personne ne parle comme ça dans mon entourage. Je ne sais pas trop. Je pense à mon père. Il m’a toujours soutenue, encouragée, même quand il n’était pas d’accord. Il me disait : « Ce n’est pas parce que je ne suis pas d’accord que tu ne dois pas faire ce que tu as à faire. » Il me disait aussi que je ne devais pas me laisser guider par le bout du nez, surtout pas par des gens négatifs, toujours bons conseillers pour affirmer ce qu’il faut faire ou dire, ne pas faire ou ne pas dire. « Écoute-les comme on entend une information les concernant, quitte-les et trace ta route. ». Son truc, souvent répété était : « Ne renonce pas à tes désirs ». Des choses comme ça. Je n’ai aucun souvenir d’une interdiction, sauf pour ma sécurité, là il était strict. Quand je lui demandais de sortir, il vérifiait deux ou trois choses, posait des limites et disait : « Allez, va. ». Je pense qu’il m’a donné le goût de la confiance en moi, de l’autonomie. Et puis il m’aidait à réfléchir, je m’en rends bien compte.
– Tu utilises l’imparfait.
– Oui, il est décédé dans un accident de montagne à cause d’une avalanche de pierres. J’avais 17 ans. Ce fut horrible. Je pense très souvent à lui, il me manque, surtout dans des moments difficiles, comme celui de la rupture d’Antoine.
– Tu lui en aurais parlé ?
– Oui, bien-sûr. De toute façon il aurait vite vu que quelque chose n’allait pas. Il m’aurait écoutée, posé deux ou trois questions et m’aurait consolée.
Jean ne dit rien, prit la main d’Élise et la pressa tendrement.
– Il était guide de montagne ?
– Non, pas du tout, juste un amateur averti.
– Quel était son métier ?
– Astrophysicien, c’était sa passion. Il était souvent parti pour des missions, des colloques. En fait, je le voyais peu, pas assez. Il se rendait régulièrement au Chili, aux Etats-Unis, en Australie.
– Il te parlait de ses activités scientifiques ?
– Oui, un peu. Enfant, il me racontait des histoires d’étoiles. J’aimais beaucoup, c’était fascinant de regarder le ciel avec lui. Après je rêvais. Et puis quand il rentrait, il nous racontait ce qu’il avait fait, les collègues rencontrés, les découvertes toutes récentes. Il avait l’art de se mettre à notre portée, la joie au visage, le plaisir de son métier plein la bouche.
– Oui, j’ai souvent constaté cela en entendant de nombreux scientifiques. Ils donnent envie d’être curieux, d’apprendre. Et ta mère, comment était-elle avec toi ?
– Elle était cool, m’aidait dans ma scolarité, sans me faire chier à propos des notes et des appréciations. Ce qui lui importait était que je me sente à l’aise à l’école.
– Tu étais bonne élève ?
– Oui, pas de problème. Je faisais ce qu’on me demandait, pas plus, pas moins.
– Tu as vécu une enfance heureuse ?
– Oui, heureuse et malheureuse du fait des absences de mon père, à cause de son métier, c’était comme ça. Il nous téléphonait souvent. Une fois, alors qu’il était à Kourou pour le lancement d’un satellite, il nous a fait voir avec son ordinateur le départ de la fusée projetée sur un grand écran et après on a entendu les cris de joie, c’était super.
– Elle vit où ?
– À Paris, avec un homme depuis des années.
– Tu vas la voir ?
– Non, jamais, c’est elle qui vient à Ver. Je ne suis jamais allé à Paris, sauf une fois pour visiter son appartement. Et puis on se téléphone souvent.
– Tes parents s’aimaient ?
– Oui, je pense. Ils se disputaient, mais jamais au point d’entrer dans un grave conflit. Ils étaient proches intellectuellement et physiquement, tactiles et sensuels. Je les voyais s’embrasser. Enfin, tu vois.
Jean se sentit d’un coup fatigué par trop d’associations d’images, de pensées fulgurantes : celles de son enfance dans la famille et à l’école, loin, très loin des évocations d’Élise. Un monde de violences.
– Et toi, comment vas-tu avec les autres ? Je ne pense pas t’avoir observé, encore que si, parfois. J’ai vu et entendu un homme discret et attentif, surtout gentil. J’ai autant apprécié que tu me parles sur le quai que le fait de ne pas avoir insisté. Au café, pendant plus d’une heure, tu as su m’écouter, sans me draguer tout en me montrant que je te plaisais. J’ai remarqué que tu reprenais certaines de mes paroles pour continuer la conversation avec ce que tu avais à dire.
– C’est un défaut ou une qualité de journaliste.
– Et puis ton accueil à ton hôtel. Et toute la suite. Tu es toujours comme ça avec les autres ?
Sans attendre sa réponse, elle enchaina, le regard clair, ardent presque transparent :
– J’ai envie que tu caresses mes seins.
Joignant le geste à la parole, elle prit les mains de Jean et les porta là où elle les voulait.
– Non, Élise, je t’en prie, pitié.
– Tu n’as pas envie, dit-elle tout en signifiant sur un ton légèrement roucoulant le contraire ?
– Bien-sûr que si ! T’embrasser, te caresser me dévore, autant que cette question : et après ?
– Et maintenant alors ? dit-elle sur un ton assuré.
– Oui, maintenant et après. Je suis pris dans des forces contradictoires.
– Moi aussi, Jean. Je sais ce que tu vis parce que c’est la même chose pour moi. Je veux vivre avec toi ce qui arrive maintenant, pour l’après je verrai bien, il sera toujours temps que je m’en soucie.
– Je ne vis pas notre rencontre comme toi, je m’en soucie maintenant. Le désir me ronge. Je sais que si nous faisons l’amour, ce sera pire après que si nous ne le faisons pas. Je le sais d’expérience.
– Moi, je choisis l’instant.
Il se tut et caressa les seins d’Élise par-dessus son vêtement ; il sentit son corps s’affaisser légèrement. Son naturel ! Quelle femme ! Elle se dégagea un peu de la poitrine de Jean, prit ses mains et les dirigea dans le creux de ses reins. Sans un mot, il comprit qu’elle voulait qu’il les glisse sous son haut. Il caressa son dos, ses hanches, son ventre puis ses seins en passant sous son soutien-gorge. Elle tourna la tête brusquement, prit sa nuque dans sa main gauche pour l’embrasser. Un baiser passionné. Il caressait ses seins amplement, variant le rythme et la pression, prit entre ses doigts les tétons dressés, déjà durs. La bouche d’Élise exhala un soupir, sa bouche plus dévorante encore. Jean n’en pouvait plus de leur position et de son excitation extrême, inextinguible. Lentement, avec quel plaisir, il replaça chaque sein dans leur soutien, prit Élise par la taille et lui imprima un mouvement vers l’extérieur.
– J’ai faim, tonna-t-il.
Elle roula sur le côté, se redressa toute joyeuse, sauta tout en plaquant ses cheveux vers l’arrière, leva les bras, respira un grand coup et cria :
– Moi aussi !
Elle se rassit en tailleur face à lui, pendant qu’il ouvrait le sac contenant leurs emplettes : deux sandwichs, deux gâteaux normands et deux bouteilles d’eau. Au moment où il leva les yeux sur elle, il vit qu’elle le fixait avec des yeux brillants, d’un air calme absolument déterminé, d’une sûreté quasi matérielle.
– Je t’aime.
Il entendit d’elle, de toute sa posture, de ces trois mots, une déclaration inaugurale. Les larmes lui vinrent aux yeux. Il la regardait comme si elle n’existait pas, comme si elle était issue d’un songe, tout en vivant réellement cette scène incroyable. D’un coup, d’un seul il revit tous les événements de la journée. Il lui tendit un sandwich qu’elle saisit sans se départir d’une posture en attente d’une réponse.
– Comme tu es belle ! Toute ta personnalité est belle ! Tu m’émeus beaucoup. Plus que beaucoup et pas pour peu, pour l’essentiel.
Il respira un bon coup, se frotta le visage.
– Je me sens étrangement bizarre, continua-t-il en l’admirant. J’ai l’impression de te connaître, de t’avoir toujours connue. Dans mes rêves j’imaginais rencontrer une femme comme toi, belle et charmante, à la parole libérée, curieuse de son intimité, de la mienne, ayant à dire, à partager. J’ai l’impression de vivre un idéal, alors que de raison je sais que l’idéal ne peut pas exister. Depuis ce matin, à chaque événement, plus encore depuis que nous sommes en promenade, je te vois en femme idéale, secrètement attendue, autant que rationnellement rejetée. Comment est-ce possible ? Tu comprends ?
– Un peu, Jean, un peu. Il faudrait que j’en sache davantage.
– Bien sûr, c’est logique. Je veux savoir, là, tout de suite, si tu me suis.
– Oui, je te suis.
– Tu veux savoir si je t’aime, si je peux te le dire, là, dans les circonstances qui sont les nôtres ?
– Oui !
– Élise, je ne veux pas encore prononcer ces trois mots bien que je le pourrais. Depuis ce matin je suis pris de vertige, comme on dit, je n’en reviens pas de te rencontrer. Ce dont je suis certain, c’est que je te désire et que je ressens l’envie de t’aimer.
– Tu m’aimes, alors !
– Dire je t’aime et dire j’ai envie de t’aimer ne signifie pas la même chose, surtout avec le désir entre.
Elle se leva, s’assit à son côté en passant son bras devant sa poitrine et le renversa en lui faisant supporter tout son poids. Elle embrassa son visage partout, comme une poule picore le sol de sa basse-cour, prit sa bouche sauvagement. Bras tendus au sol, elle le surplomba de tout son poids afin de lui faire sentir toute la puissance de son désir.
– Toi aussi tu es formidable ! Je comprends tout ce que tu viens de dire. Ce sont ces mots là que j’aurais pu utiliser, sauf que pour moi ils veulent dire je t’aime. Ces trois mots n’effacent pas les tiens. Elle se coucha sur lui et se mit à rire.
– Je me sens heureuse.
Une fois de plus il n’en revenait pas de ses dernières paroles de son naturel. Il se pencha sur elle.
– Qui es-tu, Élise, d’où viens-tu ?
– Je viens de tes rêves. Embrasse-moi.
Ils s’embrassèrent longtemps. Il ne manqua pas de la caresser. Saturé d’émotions et de sensations, il se redressa.
– Maintenant j’ai vraiment faim.
Elle en fit autant et rejoignit sa place et son sandwich dans lesquels ils croquèrent.
– Il est bon.
– Oui, ça va. Mais, hélas, pas aussi bon que toi.
Elle rit de bon cœur.
– J’espère bien. Même excellent, je n’ai rien d’un sandwich.
– Va savoir, rétorqua Jean. Je te mangerai bien, avec appétit, agrémentée d’un tas de bonnes choses.
– Quoi, par exemple ?
– Lécher ton corps nimbé de champagne.
– Ah oui, pas mal du tout. Quoi encore ?
– Manger tes seins avec des fruits rouges écrasés dans ma bouche.
– Waouh ! Et plus bas ?
Il prit un air sérieux, méditatif.
– Là, c’est plus délicat. Il y a beaucoup d’options. Euh, avec de la crème Chantilly sous pression. Tu vois le geste qu’il faut faire avant d’appuyer sur la valve ?
Elle partit dans un fou rire, recrachant une partie de la bouchée de sandwich. Elle s’étrangla, toussa et but un coup.
– Oui, je vois très bien.
Elle coupa un petit morceau, se leva et s’assit tout près de Jean.
– Et ça, tu veux bien le manger avec moi ?
Il écarquilla les yeux, les sourcils hauts.
– Humm, voui.
Bouches mêlées, ils partagèrent ce petit morceau de sandwich dans un grand moment de complicité, un petit rien qui fait beaucoup.
– Jean, emmène-moi à ton hôtel ou viens chez moi, comme ça tu verras ma maison, où j’habite.
– Je préfère faire l’amour à l’hôtel. Découvrir ton chez toi après.
– D’accord, super ! On y va.
– Pas tout de suite, je veux encore profiter de ce lieu, de ce que je vis ici avec toi ; prendre le temps, c’est prendre soin de nous. Quelle heure est-il ?
– Bientôt seize heures.
– La journée m’a paru à la fois courte et longue, comme toute journée très dense.
Elle bu une gorgée en le regardant de travers.
– J’ai la même impression avec en plus celle d’un événement devenu lointain.
– Tu penses à Antoine, à sa décision.
– Oui, exactement.
– Tu veux qu’on en parle ?
– Non, certainement pas maintenant, après l’amour, si quelque chose me vient. Je ne pense plus à lui, je fais mon deuil.
Ils finirent leur encas et bavardèrent tranquillement de choses et d’autres. Jean se leva bien décidé. Élise se leva et Jean lui prit la main.
– À quelle heure dois-tu être au tribunal ?
– La session commence à 9h30, mais il faudra que j’y sois vers 9h00, si je veux avoir l’opportunité d’approcher l’avocat de la partie plaignante ou d’autres personnes. Et toi, à quelle heure commences-tu ?
– Je dois être à l’école à 8h30, les classes ouvrant à 8h45.
– Tu aimes ton métier ?
– Oui !
– Tu finis à quelle heure ?
– 16h30. Le temps de ranger la classe, je serai dehors vers moins le quart, moins dix.
– Tout comme moi, bien que je ne sache pas ce que décidera le Président du tribunal. En général, une session de ce type ne dure pas plus de six heures par jour.
– On pourra se voir après, alors.
– Non, pas tout de suite parce que je dois rédiger un compte-rendu et l’envoyer au plus vite à la rédaction pour l’édition du lendemain.
– Ça te prendra combien de temps ?
– Je ne sais pas vraiment, tout dépendra de la qualité des auditions. Deux heures, j’imagine.
– Donc, si tu rentres à ton hôtel vers dix-sept heures, tu seras disponible vers 19h.
– Oui, c’est à peu près cela, au plus tard.
– Tu voudras qu’on se voie ?
– Je le veux déjà.
Elle lui prit le bras de son autre main et se serra tout contre lui.
– Super !
Il s’arrêta, prit son jolie visage entre ses mains et l’embrassa, elle coller contre lui, le pubis en avant.
– Tu bandes, je sens que tu bandes, dit-elle. tranquillement, comme elle aurait dit le soleil brille, un simple constat heureux.
– Oui, je bande, comment veux-tu qu’il en soit autrement ?
– Ah, mais moi je ne veux pas qu’il en aille autrement.
Ils repartirent en fou rire.
Arrivés dans la chambre, ils jetèrent les quelques affaires qu’ils tenaient en main. Jean prit celle d’Élise et la conduisit dans la salle de bains. Ils s’embrassèrent en laissant libre court à leurs pulsions trop longtemps retenues. Ils se déshabillèrent mutuellement. Presque nus, Jean prit Élise par les épaules et la tourna vers le miroir plein pied.
– Regarde comme tu es belle.
Leurs têtes côte à côte, ils se regardèrent dans le miroir. Elle voulut se retourner pour l’embrasser.
– Non, regarde.
Lentement tout en la fixant, il écarta les bretelles de son soutien-gorge l’une après l’autre, le dégrafa tout en le retenant et apposa ses mains sur ses seins. Il ferma les yeux tellement la sensation était forte, plus intense que celle de tout à l’heure. Derrière elle, il sentit merveilleusement bien le poids de ses seins, leur rotondité, tendre tendre fermeté. Il ouvrit les yeux. Élise le fixait. Elle posa ses mains sur les siennes.
– Caresses-moi encore comme ça.
Ils se regardaient dans le miroir, les mains d’Élise suivant celles de Jean.
– Tu aimes ?
– Oui, j’adore. Nous voir ainsi dans le miroir ajoute à mon plaisir.
Ce petit jeu narcissique dura un bon moment. Puis Jean dégagea ses mains et les deux seins d’Élise s’épanouirent comme deux pétales d’une fleur au tout début d’un printemps : généreux, relevés haut, magnifiques !
– Vois-tu comme tu es belle ?
– Je ne sais pas si je suis belle. Tout ce que je sais, c’est que je plais aux hommes. Je ne me souviens pas qu’aucun ait prononcé ce mot en ma présence, certainement pas comme tu le fais maintenant.
– Ah bon ! Que disaient-ils ?
– Rien ou j’ai envie de toi ou tu es bandante, des expressions de ce genre.
Jean la tenait dans ses bras, toujours face au miroir.
– C’est vrai que tu es bandante, une expression que je n’emploie jamais. Belle physiquement, tu vois bien que tu as un corps parfait.
Elle lui sourit dans la glace. Il s’écarta d’elle, se baissa et descendit sa culotte jusqu’aux pieds. Elle s’en débarrassa en soulevant un pied puis l’autre dans un pas de danse : un autre geste sensuel qu’il adorait. Il se redressa, elle lui fit face et l’embrassa en lui caressant la nuque, le haut du dos. Elle se mit à genoux en le fixant du même air que celui de tout à l’heure ; elle dégagea délicatement son sexe en érection, glissa son boxer jusqu’aux pieds. Au lieu de se redresser, elle resta là à le regarder, l’effleurant du bout des doigts. Il la prit par les aisselles, ouvrit la porte de la douche spacieuse et fit couler une eau tiède. Ils se savonnèrent mutuellement, goûtant au plaisir de caresses très douces augmentées par la mousse agréablement odorante. Ils se caressèrent ainsi de bas en haut sans rien oublier des coins et recoins de leur corps qu’ils découvraient.
– Tourne-toi, je vais masser ton dos et tes fesses.
Il glissa le tranchant de sa main dans leur fente et caressa son anus du bout du doigt.
– Tu aimes que je te caresse là ?
– Oui, continue.
– Tu veux que je te pénètre ?
– Oui, avec douceur, lentement.
Élise en fit autant pour lui. Jean compris pratiquement qu’Élise ne lui opposerait aucun tabou, aucune interdiction. Elle participait activement à l’avènement d’une sexualité libre, sans contrainte. Collés l’un à l’autre, ils prenaient le temps de s’embrasser, de se caresser. Jean lui en fit la remarque.
– Non, je n’ai pas de tabou, j’aime l’amour et toi aussi, je le vois bien.
– Oui, j’aime l’amour épanoui, sans inhibitions et en paroles.
Ils se sourirent, déjà convaincus d’une sexualité harmonieuse.
– C’est la première fois que je fais l’amour aussi longtemps dans une douche, dit-elle, sur un ton de bonne surprise. D’habitude je me lave pour l’hygiène. Antoine ne m’a jamais entraînée dans cette sensualité.
Ils se rincèrent attentivement et se séchèrent rapidement. Ce qui devait arriver, arriva : ils firent l’amour magnifiquement. Repus, exténués, Élise se logea tout contre Jean, la tête dans son cou, une jambe sur les siennes.
– Tu as aimé ?
– Oui, j’ai tout aimé de tes caresses, partout, tout le temps, sans exception. Le plus formidable, tu vois j’utilise une fois de plus cet adjectif, a été ta façon de me parler, de demander des caresses pour toi, d’en proposer pour moi, de me guider, de vérifier tel ou tel plaisir, à tel endroit ou tel autre. J’ai aussi beaucoup aimé ta façon de jouer avec ton corps, le mien, de m’exciter, de rire de tes pièges, qui n’en n’étaient pas.
– Tu en as fait autant. C’est important pour toi de t’exprimer pendant l’amour ?
– Oui, c’est primordial. Sans les mots accompagnant l’amour, sans ce qu’ils portent de symbolique, la fête est incomplète. Je n’aime pas le silence pendant l’amour, c’est triste et sec. J’attends de ma partenaire le même entrain, mais c’est très rare, hélas. Jouer l’est tout autant.
Il se tut, Élise se blottit davantage contre lui, comme si elle voulait ne faire qu’un avec lui.
– Et toi ?
– Oh, pour moi c’est naturel de parler.
Jean rit
– Tu vois, le mot naturel te vient encore, tu le prononces tellement naturellement qu’il s’impose. Je voulais que tu me dises ce que tu as vécu.
– Que du bonheur, que des plaisirs intenses. J’ai eu deux orgasmes très forts. C’était parfait, plus que jamais parfait. Elle lui rappela quelques moments précis : quand tu as… ; au moment de… ; j’ai adoré… ». Toi aussi tu as joui très fort.
Il écoutait son récit, les images défilant dans sa mémoire, encore intactes dans son corps.
– Pour moi aussi un double orgasme et je me suis évanoui une ou deux secondes.
– Je n’en reviens pas que tu te sois évanoui, je ne m’en suis pas rendu compte.
Ils échangèrent ainsi tranquillement leurs plaisirs réciproques, qui prirent vite la forme d’un jeu.
Jean se redressa, il l’embrassa passionnément.
– Depuis un bon moment je cherche un mot pour dire comment je te vois dans l’amour, ce que je vis avec toi depuis ton arrivée à l’hôtel.
– C’est quoi ?
– La joie. La joie de l’amour joyeux.
Elle l’attira à lui.
– Toi aussi tu es formidable !
Ils continuèrent comme ça, à se déclarer, à s’offrir en cadeau leurs affects et leurs sensations. Leur joie était à la fois le papier et l’essence de leur amour. Il s’embrassèrent, se caressèrent encore un moment pour finir leur union tout en douceur.
– Jean, on se lève, on prend une douche vite fait et je t’emmène chez moi. J’ai envie que l’on dorme ensemble cette nuit.
– D’accord.
Vite douchés et habillés, ils rejoignirent la voiture d’Élise. Bien installé, Jean observait son profil en se remémorant toutes les séquences vécues avec elle. Il avait envie de lui dire « Je t’aime », mais s’abstint, sachant ce que cette déclaration comportait d’engagement et de responsabilité intenables dans un avenir proche. Elle tourna la tête.
– Tu me regardes.
– Non, je t’admire.
Elle sourit, heureuse.
– Aucun homme n’a aussi bien parlé de moi en un si court moment que toi.
– Même pas Antoine ?
– Même pas lui. Il parle peu, s’échappe quand quelque chose ne lui plaît pas, sans rien expliquer.
– Même dans l’amour ?
Elle ne répondit pas tout suite, tourna la tête d’un mouvement vif vers Jean et le reporta sur la route, l’air très sérieux.
– À plusieurs reprises cet après-midi, alors que tu me parlais, j’ai pensé à Antoine, à ses silences, à ses façons de m’aimer, sans jamais me le dire vraiment ou après le lui avoir dit, me répondant : « Moi aussi ». Je prends vraiment conscience de ses attitudes depuis que je suis avec toi.
– Tu ne t’en rendais pas compte avant ?
– Si, un peu. Il me suffisait de lui dire je t’aime en maints occasions, sans ressentir au fond une frustration, juste de surface, sur l’instant. Et puis, le connaissant, je ne voulais pas risquer un énervement de sa part.
– Peut-être que ton naturel suffisait à estomper ses silences.
Elle se tourna vers lui.
– Quand tu parles, la plupart du temps, je m’entends penser.
Il posa sa main sur la cuisse d’Élise, la serra fort, mais tendrement.
– Élise j’ai trois mots au bord des lèvres que je ne prononce pas par peur de l’avenir.
– Je sais à quoi tu penses, moi aussi j’y pense. Fais-moi plaisir, fais-toi plaisir, prononce-les maintenant, après c’est demain, on verra.
Il sentit un relâchement au niveau des épaules.
– Je t’aime, Élise.
– Jean, je t’aime.
Ils partirent dans un fou rire complice. Arrivés à Ver-sur-mer, elle lui fit visiter la maison, sautillant ça et là, toute excitée, fière de lui montrer une pièce, telle autre parsemée d’objets divers, de photos.
– Là, j’avais douze ans. Et là seize ans.
– Tu es très jolie sur ces photos.
– Viens, je vais préparer une ou deux bricoles dans la cuisine.
Il était déjà tard, presque vingt heures : un instant, une éternité. Attablés, ils papotèrent en se rappelant leur journée, heureux, plaisantaient. Élise était très agréable à vivre, facile à suivre dans ses propos, tout comme Jean pour elle. Fatigués, ils allèrent se coucher. Nus, sans un drap sur eux, Élise posa sa tête sur le bas ventre de Jean.
– Non Élise, plus maintenant.
Elle se redressa avec cet air qu’il commençait à bien connaître, un air qui l’émouvait au plus haut point, celui d’une affirmation de son désir : un impératif.
– Tu ne vas pas me dire que tu n’as pas envie. J’ai envie que tu jouisses dans ma bouche depuis cet après-midi. Laisse-toi faire, enchaina-t-elle avec douceur.
Il succomba sans aucune difficulté. Elle s’installa sur son ventre. Il sentit la douceur et la tiédeur de ses seins. Très vite, le jeu de ses mains, de ses doigts, de ses lèvres, de sa langue et de toute sa bouche lui procura des sensations très fortes, autant de chocs. Il se sentit ému parce qu’il ressentait son plaisir venu directement de l’amour qu’Élise lui portait, il ne pouvait pas en être autrement. Elle s’agenouilla entre ses jambes.
– C’est mieux si tu me vois.
Son plaisir perdura jusqu’à ce qu’il confine à la torture. Il répétait Élise, Élise, en tourna la tête de droite à gauche. Sentant la jouissance venir de loin, il prit la tête d’Élise entre ses mains afin d’aller et venir dans sa bouche. Elle se dégagea.
– Non, c’est moi qui te fais jouir.
Et soudain, il explosa littéralement, hurla en éjaculant dans sa gorge. Trois convulsions violentes, trois orgasmes. Elle s’allongea sur la poitrine de Jean parti dans un ailleurs. Il lui caressa les cheveux.
– Tu as joui très fort, je le sais, ne dis rien.
Parler, il ne le pouvait pas. Il continua à lui caresser les cheveux, lui massa le cuir chevelu. Il avait un peu mal à la tête. Il se redressa.
– Tu m’as fait jouir merveilleusement. Je n’ai pas de mots pour dire tout ce que j’ai ressenti. Tes caresses étaient d’amour.
– Oui, je t’ai sucé avec tout mon amour, toute mon envie que tu jouisses dans ma bouche. Continue à me masser, je vais m’endormir.
Le réveil sonna à sept heures. Ils étaient déjà enlacés. Ils se dirent bonjour et Élise se leva d’un bond.
– Tu peux rester encore un peu au lit, le temps de préparer le petit-déjeuner.
– Je vais t’aider.
– Non, inutile, tu ne sais pas où sont les choses, tu vas me gêner.
Elle se pencha, lui donna un baiser et s’habilla. Quelle était belle ! Et si charmante dans chacun de ses gestes pour se vêtir. Il sourit à la voir se dandiner pour enfiler son jean, une manière commune à de nombreuses femmes. Il prit le temps de se réveiller, alla dans la salle de bain pour se rafraichir. Il s’habilla, songea à la journée qui l’attendait au tribunal, une journée sans la présence d’Élise à ses côtés. Il fit le point : le plus important était de tenter d’obtenir une interview de l’avocat, surtout de la mère d’Amel Madani, l’adolescent sauvagement tabassé par deux jeunes hommes.
– Jean, c’est prêt.
Il rejoignit Élise dans la cuisine, qui servait deux cafés. Sur la table reposaient, pas pour longtemps, des tartines légèrement grillées, du beurre et de la confiture de fraise. Ils s’assirent en silence.
– Le procès dure deux jours, c’est ça ?
– Oui.
– Et après, qu’est-ce qui est prévu ?
– Ça dépendra du déroulement du procès. Avec le rédacteur en chef, on a évoqué la possibilité que je reste un jour ou deux de plus pour interroger l’avocat sur cette affaire, la mère d’Amel et les deux associations, qui se sont portées parties civiles.
– Tu le sauras quand ?
– Mardi soir en fonction de mes comptes rendus, et si, bien sûr, j’ai pu décrocher quelques rendez-vous.
Ils se turent, chacun centré sur ce que signifiait ces quelques mots : le rappel du réel.
– Et sinon ?
– Sinon, je partirai mercredi dans la matinée.
– Tu ne pourrais pas rester un ou deux jours de plus ?
– Non, du travail m’attend à Paris. Tu sais comme moi ce qu’il en est.
Elle se leva.
– Je finis de me préparer et on y va.
Dans la voiture, ils parlèrent peu. Élise expliqua deux fois le chemin à suivre de l’école au tribunal. Jean visualisa le parcours.
– On se retrouve ce soir à ton hôtel ?
– Oui, vers dix neuf heures. Je te tiens au courant des évènements. Quoi qu’il arrive, je ne pourrai pas m’empêcher de t’envoyer des sms.
Elle se gara. Ils se regardèrent, leurs visages tendus. Élise se jeta à son cou.
– Je t’aime tellement.
Ils s’embrassèrent, se retournèrent au même instant et s’envoyèrent un dernier signe.
Jean trouva aisément le tribunal. Il était en avance, poussa la porte d’un café et commanda un allongé. Sa blague habituelle ne lui vint pas : commander un café assis. Que savait-il assurément ? Élise lui plaisait beaucoup, plus qu’aucune autre. Elle était belle et charmante. Il disait souvent à qui voulait l’entendre qu’entre la beauté et le charme d’une femme, il choisissait le charme car la beauté, toujours excédentaire, s’use, tandis que le charme se renouvelle. Avec Élise, il n’avait pas à choisir. Et son naturel, quel mot ! Que possédait-elle de naturel, comme si une personnalité était fondée sur la nature ? Ce mot, pourtant chargé de sens commun, ne lui convenait plus. Non, Élise était une femme libre avec elle-même. Gourmande en amour, certainement, sans tabou pour le faire et le dire, pour le vivre pleinement. Expressive et franche, elle était facile à suivre dans une conversation, savait répondre aux questions et prouvait son écoute attentive et curieuse. Elle était assertive et joyeuse sans être égoïste ou méprisante. Une femme pleine d’élan, ouverte à la vie telle qu’elle venait, sachant poser, affirmer son désir, une femme à la présence exceptionnelle, qui contrevenait entièrement aux personnalités de celles jusqu’alors côtoyées. Il n’avait jamais constaté dans ses manière de communiquer ce qu’il avait rencontré des centaines de fois dans des conversations, au cours de ses relations professionnelles ou amoureuses : le déni, la redéfinition de ce dont il est question, les « oui, mais » qui signifient non, le manque ou l’absence de réflexivité, les regards fuyant ou encore l’énoncé de mensonges assénées comme des vérités. Tout un marché de dupes, de faux-semblants, de stratégies d’évitement de soi, des autres et du monde ; un monde d’inhibitions, de résistances et de refoulements. Il associa de nouveau ses pensées sur l’amour aux conceptions et pratiques dominantes de la politique : un seul et même processus de désorientation. Il savait que ces jours ne dureraient pas, qu’il faudra y mettre un terme, non par volonté, mais par nécessité. Vivre avec elle, si elle le lui demandait ? Non, surtout pas, la vie dite de couple dans la quotidienneté étant l’une des manières les plus efficaces pour tuer l’amour. Vivre côte à côte ? Mais où, à Paris, à Caen ? Élise était fonctionnaire, attachée à un emploi stable qu’elle aimait, propriétaire de sa maison de Ver-sur-Mer. Ses amis-es habitaient Caen. Toute sa vie était ici, depuis sa naissance. Elle vivait dans un paysage familier, qui avait contribué à la former, autant qu’il vivait en elle. Une provinciale, comme on disait, pour lui sans péjoration. Comment pourrait-elle quitter son monde sans que leur amour en soit perturbé, voire gâché ? La réponse était dans la question. Pourrait-il vivre à Caen, alors que professionnellement tout se décidait à Paris ? Et qu’avait-il à lui offrir dans la capitale où elle ne connaissait personne ? Un deux pièces de quarante cinq mètres carré, dont il était locataire, certes confortable, bien placé près des Buttes-Chaumont, mais trop étroit, loin de sa maison, du jardin, de la mer proche, d’une nature immédiatement accessible. Et puis, Jean allait souvent par monts et par vaux, sans pouvoir assurer à Élise une présence certaine, le tout pour des revenus aléatoires et précaires. Une fois de plus, il maudit l’incontournable dépendance à ce qu’il nommait le chantage à l’emploi : travailler ou crever ! Quelle marge de manœuvre pourraient-ils donc mettre en œuvre ? La réponse était connue et il fut certain qu’Élise la lui proposerait. Neuf heures pile. Il paya et entra dans le tribunal en montrant sa carte de presse à l’huissier de service. La salle d’audience était presque vide. Il repéra l’avocat de Amel Madani et de sa mère. Quelle chance ! Il se dirigea vers un homme d’une cinquantaine d’année et aperçut derrière lui, assis, un jeune homme, probablement un stagiaire.
– Bonjour Maître, je suis journaliste, Jean Dorman, envoyé par le quotidien Délibérations. Seriez-vous disponible pour m’accorder un entretien dans la journée de mercredi ?
– Cher Monsieur, je lis régulièrement votre journal que j’apprécie, mais hélas je ne serai pas disponible dans les jours à venir. Demandez à mon jeune collègue. Il lui tendit la main : Martial Cornu et ne pensez pas que je suis le Diable. Ils rirent de bon cœur dans cette enceinte, trop souvent celle de l’injuste justice. Il se rappela qu’il valait mieux nommer institution judiciaire ce qui se prenait pour La Justice.
– Bonjour, j’ai entendu, Michel Jouvenel, en lui tendant la main.
– Vous acceptez ?
– Bien sûr, ce sera un excellent exercice, ponctua Maître Cornu en disposant des chemises sur l’étroite table.
– Oui, j’accepte. Mercredi matin au cabinet à neuf heures ?
– C’est parfait. Accepteriez-vous d’intercéder auprès de Amel et de Madame Madani pour un entretien ?
– Oui, je le ferai. Madame Madani et Amel, qui se trouve en Algérie depuis quelques mois, on été maltraités et oubliés. Elle sera contente de s’exprimer. Vous verrez, c’est une femme de tempérament.
– Merci, Maître.
– Je vous en prie. Je connais les orientations de votre journal en matière de lutte contre le racisme, je vous fais confiance.
Il s’éloigna soulagé. La salle était maintenant largement remplie. Il se dirigea vers l’espace réservé aux journalistes et s’assit sur la chaise la plus extérieure. Il leva la tête et repéra, tout proche, une enceinte. Il sortit son ordinateur portable et son enregistreur numérique.
Jean rentra à son hôtel à 16h30 heures et se mit immédiatement au travail. Deux heures plus tard il envoya son compte rendu à la rédaction, satisfait et un sms à Élise. Au moment où il appela le correcteur, Élise entra. Il lui fit un signe.
– Salut Robert, tu as bien reçu mon papier ?
– Salut. Oui, je viens de finir de le lire. J’ai juste apporté quelques modifications mineures.
– Parfait. J’ai réussi à prendre deux rendez-vous, l’un avec l’avocat, l’autre avec la mère d’Amel, Madame Madani. Tu peux voir ça avec Michel ?
– Ok, je m’en occupe. Je t’appelle dès que possible.
Élise se jeta dans ses bras. Il la sera fort tendrement. Ils s’embrassèrent avidement, pleinement, comme pour combler le vide de leur journée.
– Tu m’as manqué, c’était infernal.
– Toi aussi.
Ils se questionnèrent et se racontèrent leur journée. Vers 19h00, le téléphone sonna. Il mit le haut parleur afin qu’Élise entende
– Salut Michel, alors mon papier ?
– Il est très bien, excellent même. Je le publie demain en page deux avec un encart en page une.
– Que penses-tu de la possibilité d’interviewer un des deux avocats et la mère d’Amel ?
– Lequel des deux ?
– Maître Martial Cornu n’est pas disponible. Son stagiaire a accepté un entretien, mercredi matin sur la recommandation de Cornu. J’ai rendez-vous avec Madame Madani, l’après-midi.
– C’est embêtant pour l’avocat.
– Qu’est-ce que tu décides ?
– Je ne sais pas encore. On verra après la journée de demain. On s’appelle. Tout va bien pour toi à Caen ?
– Oui, ça va, merci.
– On se rappelle demain, bye.
– Qui est Michel ?
– C’est le rédacteur en chef. C’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier après la fin de mes études. Il me propose régulièrement du boulot.
– Donc tu partiras au plus tôt mercredi matin, sinon jeudi matin.
– Oui, c’est ça.
Élise ne nicha dans ses bras.
– Ça va être dur pour moi.
Jean se tut. Il la serrait dans ses bras en pensant qu’il allait en baver, il en était certain, mais s’abstint de le lui dire.
– J’ai faim, je t’invite au restaurant.
– D’accord. Pas loin, il y a un restaurant qui sert uniquement des spécialités normandes.
Ils sortirent main dans la main. Un air tendu voilait leurs visages, chacun perdu dans la tristesse d’un avenir proche.
– Que va-t-on faire ? Je t’aime, Jean, je ne parviens à imaginer une vie sans toi. L’avenir m’angoisse, j’ai peur. Je me sens très mal.
Il la regarda. Ses yeux brillaient de larmes retenues, donnant à son regard l’éclat d’une beauté désespérée, la vérité inversée de son amour pour lui. Elle lui apparut encore une fois dans toute son authenticité. Il était certain que son naturel exprimait sa liberté d’expression, sans restes, une expression de soi libérée de toute culpabilité. Il en fut de nouveau bouleversé. Il lui prit la main posée sur la table.
– Chérie, ma chérie.
– C’est la première fois que tu m’appelles chérie, ma chérie, l’interrompit-elle un large sourire aux lèvres.
Elle avait l’art de passer d’une expression à une autre. C’est cela même la vérité des instants d’émotions.
– Oui, tu es ma chérie, celle que je chéris.
Tout en mangeant, ils dialoguèrent de leur avenir. Comme pressentit, Élise s’engouffra dans la perspective de maintenir la relation par des lettres, au téléphone et surtout :
– On se verra certains weekend, pendant mes vacances. Je te rejoindrais à Paris, tu viendras ici à Ver, dans ma maison.
Jean ne la contredit pas. Il répondait par oui, peut-être, on verra, sans en rajouter. Il la suivait dans la sureté de son enthousiasme en sachant bien que leur relation était sans avenir.
– On essaiera, tu es d’accord ?
– Oui Élise, je suis d’accord.
Ils se levèrent et regagnèrent l’hôtel. À peine arrivés, Élise se précipita dans ses bras.
– Viens, dit-elle dans un murmure.
Ils firent l’amour moins longtemps que la première fois, mais tout autant intensément. Élise était très active toujours demandant, proposant, montrant, par un mot, un geste ce qu’elle voulait, spontanément vive.
– Fais-moi jouir, je n’en peux plus.
– Comment, avec mon sexe, ma bouche ?
– Les deux !
Il prit le temps d’embrasser tout son visage, sa bouche adorée, puis son cou, ses épaules. Il s’arrêta sur ses seins magnifiques, ses tétons dressés et durs, qu’elle avait sensibles, descendit lentement le long de son ventre, ses hanches. Il se cala entre ses jambes, embrassant l’intérieur de ses cuisses.
– Jean, mon amour, gémit-elle, en lui caressant la tête, en appuyant sa main sur sa nuque pour lui signifier ce qu’elle voulait.
Il lécha goulûment son sexe trempé, sans oublier de le caresser avec ses doigts, jusqu’à l’entrée de son vagin.
– Viens ! L’ordre d’une urgence.
Il la pénétra lentement, puis allant et venant plus rapidement, mais délicatement, sans la secouer. Leur plaisir augmentait de seconde en seconde. Élise tremblait, gémissait. Il sentait les spasmes de son vagin. Elle le prit dans ses bras, se cambra et dans un cri venu du fin fond d’elle, elle jouit violemment au moment même où Jean lui offrait un double puissant orgasme. Il s’écroula, la tête dans le cou d’Élise. De longues minutes passèrent. Jean roula sur le côté dans un soupir d’épuisement et de délassement. Élise se tourna, il la prit dans ses bras.
– Mon amour, c’était merveilleux. Tu as aimé ?
– Non Chérie, le verbe aimer ne convient plus. J’adore faire l’amour avec toi. Même adorer ne convient pas tout à fait. Avec toi, je quitte totalement ce monde pour tomber dans un autre.
– C’est l’amour ?
– Oui, un amour jamais connu avant toi, à peine imaginé. J’ai trop peu vécu et pas encore assez ce que je vis avec toi. Je me sens sonné. Je ne sais plus où j’en suis et pourtant je sais que tu es dans mes bras. Je sais que dire tu me plais ressemble à un cliché. Il faudrait inventer des mots nouveaux à hauteur de toutes mes sensations, de toutes mes émotions.
– Je me sens aussi perdue et pourtant je t’ai trouvé.
– Être perdue n’est-ce pas quitter un monde, en entrevoir un autre ?
Elle pleurait sans bruit, tranquillement, comme un ruisseau s’écoule lentement dans son lit libéré de tout obstacle. Ils restèrent collé l’un à l’autre, sans autres paroles, chacun dans sa solitude.
– À quoi tu penses ?
– À un vers d’Aragon, qui m’obsède depuis des années : Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard.
– Je le connais. Brassens le chante dans Il n’y a pas d’amour heureux.
Il se redressa, curieux.
– Tu aimes Brassens ?
– Oui et aussi Ferrat et Ferré. Mes parents les écoutaient souvent, surtout Ferré pour mon père.
Il n’en revenait pas de cette coïncidence. Une de plus.
– J’aime aussi ces chanteurs-poètes, ils comptent beaucoup.
Il se pencha vers elle et l’embrassa. Il adorait l’embrasser longtemps. Il pourrait ne plus en finir. Il le lui dit.
– Moi aussi j’adore t’embrasser, recevoir tes baisers.
– Chérie, tous ces maudits mots galvaudés, usés, trahis, je ne parviens plus à les prononcer, ils ne font presque plus sens. Les clichés, les non-dits, les mensonges passant pour des vérités, j’en ai ras le bol. Ce que je vis avec toi est au-delà d’eux.
– Oui, je comprends.
– Et comprends-tu ce que le ver d’Aragon signifie pour nous ?
– Oui, je comprends. Je sais que tu ne crois pas à une relation qui puisse persévérer. Je t’ai observé au restaurant, j’ai bien entendu tes réponses courtes. Tu t’es défilé. Je ne suis pas dupe.
– Oui, tu ne l’es pas. Je doute, chérie, je doute.
– Et bien pas moi. Pas pour le moment. Mercredi ou jeudi matin, tu seras parti. C’est inconcevable pour moi, et pourtant il faut bien se rendre à l’évidence, tu vas partir et moi rester à Caen. Et qu’allons devenir ? Que va devenir notre amour ? Moi, j’y crois. Je te demande de tenter de le faire durer par tous les moyens possibles : nous écrire, nous téléphoner, prévoir des séjours à Paris, à Caen. Je te demande d’essayer, sans tricherie, sans querelle en sachant que nous serons dans une tentative de sauver notre amour. Il faut aller au bout de nous, sinon nous le regretterons.
Pendant toute sa tirade, ils se regardèrent dans les yeux. Ni Jean ni Élise ne les baissèrent un seul instant. Jean revit une nouvelle fois cet air qu’elle portait si bien, en harmonie avec le ton, les mots prononcés. Une franche expression authentique, déterminée, tranquillement lumineuse.
– Tu es formidable ! Tu m’en veux de mon attitude au restaurant ?
– Non, pas du tout, car ton doute est aussi le mien. Je veux ardemment t’aimer, malgré tout ce qui nous sépare.
– Chérie, en la prenant dans ses bras, je te promets de tenter de toutes mes forces de persévérer dans mon amour pour toi, pour nous. Douter ne signifie pas que je m’abstiendrai de tout engagement. Le doute introduit un élément de raison. Et puis je sais que je vais en baver, et pas qu’un peu.
Ils se sourirent, à la fois heureux et tristes.
– Je suis fatiguée. Quelle heure est-il ?
– Presque minuit.
Ils s’allongèrent. Elle se blottit contre Jean, une jambe croisée sur les siennes, son bras droit posé en travers de sa poitrine. Jean sentit son bras glisser vers son ventre. Elle s’était endormie. Il la suivit rapidement.
Le réveil sonna à sept heures trente. Ils se levèrent, prirent une douche ensemble et s’habillèrent, le tout en se parlant, encore et encore.
– Sens-tu que lorsque je te parle, de tout et de rien, de toi et de nous, je te fais l’amour ?
– Oui, lança-t-elle avec enthousiasme. Je te vois, je t’entends m’aimer. Maintenant je sais ce qui m’a toujours manqué avec les hommes.
– Quoi ?
– L’amour à dire, l’amour dit.
– Sans les mots des sensations et des émotions, sans demandes, sans inventions l’amour est fade, il ne survit pas. L’habitude et l’ennui s’imposent.
– L’amour est réduit au sexe.
– Oui, ça peut être ça puisque le sexe est sans nécessité de amour. Faire l’amour vraiment signifie pour moi d’en parler avant, pendant et après. Dans le sexe, non, ou alors vite dit, du bout de la langue.
Élise était songeuse.
– Tu sais dire ton amour, je sais en quoi tu m’aimes.
– Et toi, tu parles sans entrave. Élise, tu viens d’un autre continent…
– Et toi, d’où viens-tu ?
– Je viens du monde de ces autres que j’ai quitté au prix fort.
Ils finirent ainsi leur petit-déjeuner. Élise déposa Jean à l’école. Il s’embrassèrent et se dirent au revoir.
Jean retrouva son chemin, le même qu’il avait foulé la première fois. La journée se passa comme prévu. Le Président appela à la barre les quatre témoins de l’agression. Leurs récits furent sans appel. Les prévenus se tenaient penauds. La veille il avait dû les recadrer sévèrement dans leur tentative de déni et de banalisation de leurs actes, accompagné d’attitudes bravaches. Il appela ensuite Madame Madani. Son témoignage fut très émouvant : à la fois celle d’une mère aimante et d’une citoyenne avertie. Puis il fit visionner les trois vidéos. L’après-midi fut consacrée aux plaidoiries. Maître Cornu fut implacable. Il reprit l’enchainement des faits un par un, leur violence systématique et délibérée, le sadisme raciste, haineux des deux prévenus et mit en lumière le caractère politique de l’agression en rappelant leur engagement au Front national. Il demanda la peine maximale pour ce crime ignoble. Il donna ensuite la parole au procureur dont le réquisitoire fut sévère. Il insista sur les faits indiscutables, leur gravité et sur les conséquences physiques et psychiques pour le jeune Amel. Il demanda une peine de dix-huit mois de prison pour chacun des prévenus, assortie d’une amende de huit mille euros.
Jean rentra à l’hôtel, satisfait. Il écrivit son compte rendu et l’envoya à dix huit heures trente pile. Cinq minutes plus tard, Élise entra. Ils s’embrassèrent pressamment, le temps était compté.
– Alors, demanda Élise ?
– J’attends un coup de fil de la rédaction.
Ils reprirent leurs caresses, s’interrogeant mutuellement sur leur journée, leurs pensées. Le téléphone sonna. Jean connecta le haut parleur.
– Salut, je viens de lire ton papier, il est parfait. Il sera publié demain.
– Merci Michel. Et pour la suite, qu’as-tu décidé ?
– C’est ok pour les deux interviews. Je veux te voir jeudi après-midi, j’ai une proposition à te soumettre.
– Laquelle ?
– Nous voudrions composer un dossier sur le racisme, qui se développe. L’idée est encore générale, le comité y travaille, mais je ne sais pas quelle place tu prendras. C’est une proposition, nous en parlerons.
– D’accord.
– Je le laisse. Bonne journée pour demain, à jeudi.
Jean raccrocha. Il sentit d’un coup tout le poids des dés jetés. Ils retournèrent dans le restaurant de la veille. Ils ne purent faire autrement que d’échanger leur amour. Pendant toute la soirée, ils se rappelèrent leurs paroles, leurs gestes et leurs caresses sous le mode : quand tu m’as dit…, tu t’en souviens ; et quand au lit tu m’as caressé… Bien sûr, ils s’en souvenaient. Plus que de souvenirs, c’était leurs corps qui s’exprimaient encore chargés de leur amour. Jean pris conscience de ce qui se passait.
– Élise, on est en train de se dire au revoir.
– Oui, c’est vrai, c’est ce que je ressens.
Ils reprirent leur discussion à propos de leur avenir. Élise était la plus diserte. Jean l’accompagnait discrètement. Elle finit par insister sur leur promesse.
– Jean, promets-moi de t’engager, de jouer le jeu.
– Je te le promets. Je sais que tu as raison, il faut aller au bout de notre histoire.
– Oui, et si nous finissons par ne plus nous voir, nous aurons fait ce que nous avions à faire.
Le contrat était clair. Jean paya la note et ils rejoignirent leur chambre. Ils firent l’amour intensément, différemment des autres fois. Plus lentement, plus calmement, pour donner du temps au temps, l’étirer vers un avenir inabordable. Le lendemain, le réveil sonna à sept heures trente. Ils déjeunèrent tranquillement. Élise partit à huit heures quinze. Jean sortit peu après pour rejoindre le cabinet. Il eût envie de marcher et de se payer un café. À neuf heures, il sonna à la porte. L’entretien, intéressant, se passa très bien. Après l’avoir relu, il envoya l’interview retranscrite par le logiciel. Robert saura s’en débrouiller pour le mettre en forme. À onze heures trente, il envoya un sms à Élise. Elle lui répondu du tac au tac. Ils jouèrent ainsi un bon moment. Jean s’allongea sur le lit et laissa venir des images, des associations. Sans s’en rendre compte, il s’endormit. Il se leva d’un coup et se précipita sur son téléphone ; il était treize heures, ouf. Il examina le plan et décida de se rendre à pied chez Madame Madani. À quatorze heures pile, il sonna à sa porte. De retour à l’hôtel, il envoya l’interview. Seize heures trente déjà. Il envoya un sms à Élise pour lui proposer de la rejoindre à la sortie de l’école. Il l’attendit, elle sortit peu après. Qu’elle était belle et charmante, non d’un chien !
– Qu’est-ce qu’on fait ?
– J’ai envie de marcher.
Ils partirent main dans la main, vagabondant aussi bien par les rues que dans leurs esprits. Jean s’arrêta d’un coup.
– Élise, je réalise que nous n’avons aucune photo de nous.
Elle le regarda et son visage prit instantanément cet air d’importance qu’il connaissait bien.
– À quelle heure est ton train demain ?
– Neuf heures et quelques.
– On retourne à la voiture, tu récupères tes affaires et on va chez moi.
Elle faillit ajouter : pour notre dernière soirée.
– D’accord, Chérie.
À l’hôtel, il paya la note et demanda une facture détaillée. À six heures à peine, ils atteignirent Ver-sur-Mer. Élise lui donna son appareil photo, un compact Canon. Il en prit très vite possession en le réglant sur l’automatisme, prit quelques photos du jardin et vérifia que l’appareil fonctionnait correctement. Il reprit systématiquement des photos du jardin, du paysage environnant, puis de chaque pièce de la maison, suivi d’Élise. D’autres avec elle traversant une pièce, assise dans un fauteuil, dans la cuisine où elle mit sur la table ce qu’elle prévoyait pour le dîner, enfin dans la salle de bain où elle se vêtit d’un tee-shirt. Comme elle était à l’aise ! À son tour, elle prit des photos de Jean un peu partout, notamment dans le jardin. Ils passèrent ainsi une heure à fixer leur images, heureux, plein d’allant et de bonne humeur.
– Heureusement que tu y as pensé.
Ils préparèrent le dîner ensemble. Ensemble, il y tenait. Successivement Élise et Jean prirent d’autres photos : des gros plans, des plans plus larges. Jean réussit à en prendre plusieurs sans qu’Élise le vît. Il voulait la surprendre, saisir son charme, ses airs renouvelés, ses sourires. Juste avant de se mettre à table, il la bombarda. À table, ils se passèrent l’appareil pour visionner sur l’écran les photos prises, les commentant.
– Jean, je voudrais que nous prenions des photos de nous nus, séparément et ensemble.
– D’accord, mais à condition de faire de belles photos.
– Super !
Ils s’y mirent tout de suite. Jean pensa à un jeu de mot possible entre les verbes se « mettre à » et se mirer. Il n’en trouva pas. La lumière déclinait dehors, plus encore dedans. Il alluma quelques lampes dans la salle de bain, la chambre, fit quelques essais et décida que ça irait.
– Jean, c’est la première fois qu’un homme va me prendre en photo toute nue. J’aurais vécue avec toi plusieurs premières fois.
Elle l’embrassa.
– Tu sens une gêne ?
– Non, pas du tout.
En effet, elle ne le fut pas, toujours à l’aise, comme si Jean n’était pas là. Son fameux naturel. Ils essayèrent plusieurs poses ensemble, en cherchant les plus expressives et esthétiques possibles. Ils s’amusaient beaucoup, riant, se provoquant. Un autre jeu de l’amour. Jean prit des photos d’Élise sous tous les angles en variant la lumière. Élise en fit autant, Jean cherchant à être le plus décontracté possible. Élise se moquait de lui, le charriait devant ses hésitations, ses « Non, pas comme ça ». Il finit par céder, Élise lui montrant le chemin. Faire don de soi, c’est aussi faire un don pour soi, pensa-t-il. Ils passèrent ainsi une bonne partie de la soirée, regardèrent les photos. Et firent l’amour. Le lendemain, le réveil sonna à sept heures. Élise était réveillée depuis quelques minutes, observant Jean en train de se réveiller. Yeux ouverts, elle se jeta dans ses bras, répétant solennelle :
– Jean, mon amour, promets-moi, promets-moi.
Il se dégagea tendrement de ses bras et vit la pâleur de son visage, une expression de douleur, de désespoir en cours.
– Chérie, je te promets.
Ils s’embrasèrent encore et encore. Jean se leva la gorge serrée, les larmes aux yeux. Élise le vit.
– Tu es triste ?
– Plus que triste. J’ai la gorge serrée et je sens l’angoisse arriver.
Ils se pressèrent l’un contre l’autre, s’habillèrent, il le fallait, et déjeunèrent en silence. De même dans la voiture. Jean observa les phalanges blanchies des mains tenant le volant. Il posa sa main sur la cuisse nue d’Élise.
– Je t’aime Élise, je t’aime.
Elle gara la voiture. Elle avait encore quelques minutes à passer avec Jean avant d’entrer dans l’école. Elle lui prit les mains, les porta à sa poitrine puis à ses lèvres.
– Jean, je suffoque, je vais m’écrouler. Je sens la panique.
Il la prit dans ses bras et lui murmura :
– Je t’aime, n’en doute pas.
Il dû s’arracher à elle tellement elle le tenait fortement. Il insista.
– Il faut nous quitter maintenant, c’est l’heure.
Elle fondit en larmes.
– Oui, je sais. Ils sortirent de la voiture et s’embrassèrent passionnément une dernière fois.
– Allez, va-t’en, lui dit Élise.
Il prit sa valise, son sac et s’éloigna décontenancé, troublé au plus haut point. Au bout de quelques pas, il se retourna et vit Élise voutée, comme rabougrie, le corps en avant, la tête sur le côté, le visage complètement décomposé. Cette scène lui arracha une véritable douleur. Il faillit faire demi-tour au moment même où une collègue prenait Élise par les épaules, lui parlant, tout en se tournant vers Jean, comme pour lui dire : Ne vous inquiétez pas, je m’occupe d’elle. Il continua sa marche jusqu’à la gare. Le train allait partir. Il s’installa à sa place, sans personne à côté de lui. Tant mieux ! Il démarra. Et ce qu’il craignait par dessus tout arriva : une terrible crise d’angoisse, douloureuse, qu’il géra très difficilement, tourné vers la fenêtre afin d’échapper aux regards de ses voisins de travée. Il reçu un sms d’Élise l’informant que ses collègues allaient prendre en charge ses élèves, qu’elle rentrait chez elle. Il lui répondit sans minimiser sa crise d’angoisse.
– Ça va aller Chérie, je connais bien cette angoisse. C’est celle d’une totale insécurité affective depuis ma naissance. Ça me fait du bien de t’écrire.
– À moi aussi.
Ils échangèrent ainsi une multitude de sms durant tout son trajet. Arrivé à Paris, Jean rentra chez lui et téléphona à Michel.
– Je ne viendrai pas, je me sens très fatigué. Demain, ok ?
– D’accord, repose-toi. À demain.
Il posa son téléphone et eut une pensée affectueuse pour Michel, un chic type, qui l’aidait autant qu’il le pouvait pour le maintenir dans ce métier, pour qu’il en vive. C’était grâce à lui qu’il enseignait une journée par semaine à l’école des journalistes de Lille, une vacation de six heures par semaine, lui assurant un revenu mensuel régulier. Il alla dans la chambre, se déshabilla et s’effondra sur le lit, l’image intacte d’Élise devant ses yeux, comme si elle était là, présente. Exténué, il s’endormit.
Trente trois ans plus tard
Élise descendit pour la première fois dans le jardin de la résidence. Elle avait décidé de quitter un appartement marqué d’années de douleurs et de profonds chagrins pour s’installer dans une résidence de retraités. Elle ne supportait plus d’y vivre seule, avait besoin d’être soutenue dans sa vie quotidienne depuis la prise de sa retraite. Ainsi avait-elle renoncé au projet de vivre à Ver dans sa maison. Elle battait en retraite, pensait-elle, vaincue par les circonstances. À chaque fois qu’elle pensait à sa maison, l’image de Jean s’imposait. Jean, l’amour de sa vie, sans lui gâchée. Un amour jamais retrouvé avec les quelques hommes de passage et son mari décédé depuis 2 ans. Le jardin de la résidence était charmant de couleurs en ce mois d’été. Des roses coloriaient des allées en courbes, parsemées d’arbres fruitiers. Une treille recouvrait un espace avec des bancs, propice à la lecture, à des discussions avec des résidents, des visiteurs. Un faux puits, d’où coulait un filet d’eau continu au bruit apaisant, berceur de chagrins, agrémentait le tout. Elle sut qu’elle viendrait s’y reposer, lire et revisiter une vie brisée. Par quoi ? Un manque de chance, par ses propres défaillances ? L’inconséquence d’un autre ? Elle entrait dans une autre saison de sa vie. Cette pensée lui fit voir son jardin de Ver-sur-mer où elle n’allait plus depuis des années ; abandonné, il devait être en friche. Elle chassa l’image et remonta dans son logement clair, fonctionnel et spacieux. Les débuts avaient été difficiles : elle avait assuré seule son déménagement, avait dû abandonner sa bibliothèque, donné des livres à droite et à gauche et garder ceux qu’elle aimait vraiment. Elle avait eu un peu de mal à s’adapter au milieu de personnes inconnues, à leur solitude. Mais elle s’était liée avec quelques unes devenues des amies de bavardage, de promenade. Elle était surtout contente de ne plus manger seule, en écoutant la radio ou en regardant la télévision. Il lui semblait parfois retrouver l’ambiance d’un centre de vacances qu’elle avait tant aimé autrefois : une facilité à parler, à tutoyer, à savourer ensemble des jeux enfantins. Voyant la participation joyeuse des adultes, enchantés de régresser un peu, elle se rappelait des airs d’enfants, en Normandie. Un soir, elle plaça dans un panier d’osier toutes les choses dont elle pensait avoir besoin : un livre, son enregistreur de musiques, un châle et descendit au jardin. Elle savait pourtant que dans ce lieu rien n’était nécessaire, il suffisait de regarder, sentir, écouter. Dans le jardin embrumé de l’odeur suave des roses, qu’un coup de vent dispersait ici et là, elle s’assit, ferma les yeux et vit magiquement Jean lui tenant la main, un bras légèrement posé sur ses épaules ; ils parlaient dans le jardin de Ver, leur jardin aurait-elle aimé penser. Le plus souvent possible elle allait se promener le long d’un petit bras de l’Orne, qui coulait près de la résidence. Elle en connaissait tous les petits chemins ombreux, aimait entendre le bruit de l’eau, tout un paysage qui lui apportait un peu de sérénité et la confortait dans son choix de vivre dans cette résidence à Argentan. Chaque matin de beau temps, elle ouvrait la fenêtre de la cuisine pour déjeuner, parfois sous un ciel délicatement mauve et rose : thé anglais et tartines beurrées. Elle savourait et prolongeait cet instant silencieux : pas de radio, pas de télé ! Et chaque matin depuis qu’elle était à la retraite, elle s’appliquait à se souvenir d’évènements passés qu’elle chérissait, comme ce soir là dans le jardin ! C’était une sorte de méditation, plus prosaïquement, un état des lieux. C’est ainsi qu’elle avait acquis une sorte de détachement, d’indifférence à elle-même. Il y a quelques mois, elle s’était inscrite sur un site de rencontre. Elle y croisait des gens sans intérêt, qui envoyaient un mail, sans suite, ou abandonnaient des rencontres. Les hommes cherchaient une « femme gentille, douce » et, surtout : « sans prise de tête » ! C’était décourageant ! Elle s’étonnait des messages laissés par des hommes jeunes ou même très jeunes, qui affirmaient aimer les femmes mûres. Elle voyait dans leurs demandes un manque de confiance en eux et, probablement, un manque d’amour maternel. Elle cherchait un homme cultivé pour parler de livres, films, théâtre, rien de plus. Plusieurs fois, elle y crut, mais en vain. Pourtant, un jour elle tomba sur un profil avec ce seul mot dans la case recherche : « Écritures », sans autre blablabla. La photo montrait un homme. Elle décida de lui envoyer un message automatique, suivi d’un autre : « Passe temps : Écritures, ça m’intéresse ! » Il répondit rapidement et le dialogue s’engagea. Les lettres s’échangeaient, de plus en plus personnelles. Le premier geste d’Élise, le matin, et le dernier, le soir, était de lire les messages qu’il envoyait et d’y répondre !
Jean avait pris sa retraite depuis deux ans. Il n’en finissait pas de dresser le bilan d’une vie essentiellement consacrée à son activité professionnelle. Il avait bourlingué dans de nombreux coins de France, rencontré des tas de gens, écrit des centaines d’articles concernant des évènements locaux plus ou moins importants, souvent très secondaires, sans audience nationale. Il avait vécu la vie d’un modeste pigiste, soumis à la nécessité de manger et de payer son loyer. Michel, qu’il ne voyait plus depuis son départ à la retraite en province, lui avait confié la réalisation de quelques reportages : le meilleur de sa vie professionnelle. Le bilan n’était pas glorieux, loin de ses ambitions initiales. Une seule chose lui tenait à cœur : il n’avait jamais cédé à l’autocensure, ni comme journaliste ni comme syndicaliste ou enseignant, ce qui lui avait valu des refus d’articles venus de quelques rédacteurs en chef, des chiens de garde pour la plupart. Galérer, oui, mais vendre son âme au diable, non, jamais. Il avait porté haut la déontologie journalistique et c’était bien comme ça, une véritable satisfaction continue au cours de quarante ans d’activité. Il pensait souvent à Élise, le seul et vrai amour de sa vie. Dix ans, il avait mis dix ans pour se détacher de ses obsessions, de souffrances infernales, d’envie d’en finir avec une existence affective plus que médiocre, qui ne faisait pas une vie amoureuse. Il n’avait pas oublié les crises d’angoisse, le corps tordu par des douleurs aux muscles, aux nerfs, à la peau, jusqu’aux os. Des douleurs partout et en même temps sans localisation. Dix ans de rêves souvent en couleurs, les premiers, nettement sonores et au réveil des larmes dans les yeux : un cauchemar. Il relisait leurs lettres, leurs sms soigneusement gardés ; plongeait ses mains dans des dizaines de photos placées en vrac dans une boite. Pendant ces dix ans, il avait payé au prix fort quelque chose qu’il ne comprenait plus du tout depuis qu’il pensait à Élise avec moins de souffrance, par une mise à distance raisonnable lui permettant une lucidité plus vive. Pendant plusieurs mois Élise et lui avaient tenu leur promesse de maintenir leurs liens amoureux : lettres, sms, longues conversations au téléphone jusqu’à faire l’amour par le fil. Élise était venu trois fois à Paris lors de ses congés et Jean s’était rendu cinq ou six fois à Ver, jamais plus de trois jours. Élise lui avait proposé de venir s’installer chez elle, de chercher du travail sur place, ajoutant que son salaire suffirait à les faire vivre quelques mois. Pour trouver quel travail, alors qu’il ne savait rien faire d’autre qu’écrire des articles ? Jean lui opposait l’amour de son métier, le fait que tout se passait à Paris pour trouver des contrats. De plus, il ne voulait pas vivre avec Élise par crainte de voir leur amour détruit dans les aléas de la vie quotidienne et des conditions défavorables, stressantes, pleines de potentiels dangers. Vivre près d’elle signifiait donc avoir un travail et des revenus suffisants pour louer un appartement. En cas d’échec, il savait qu’il ne retrouverait pas celui de Paris au prix encore avantageux, près des Buttes Chaumont. Il avait joué le jeu en envoyant sa candidature au journal Ouest-France, soutenue par Michel, qui connaissait son rédacteur en chef. Ce fut en vain : le journal n’embauchait plus, mais au contraire licenciait. Idem pour les journaux locaux à qui il avait envoyé un curriculum détaillé. Il ne reçut pas de réponses, à part deux ou trois d’entre eux qui lui affirmèrent la possibilité de le contacter pour des piges, mais sans engagement, sous la forme bien connue : « … en cas de besoin, nous ne manquerons pas… ». Il avait même écrit à la rédaction de France 3 Normandie, sans succès, pas même celui de recevoir une réponse négative. Enfin, comment assurer ses vacations à l’école de Lille ? Depuis Paris, le temps de transport en train était très raisonnable. Mais depuis Caen ? Deux heures pour atteindre Paris, changer de gare, plus une heure pour arriver à Lille, en supposant une correspondance d’horaires, soit trois heures de transport afin de retrouver les élèves à neuf heures ! Non, impossible, un emploi du temps intenable. De son côté, Élise faisait valoir son attachement à une région qu’elle n’avait jamais quittée. Elle écrivait : ma ville, mon village, ma région. Elle soutenait qu’elle ne pourrait pas obtenir un changement d’affectation avant plusieurs années. Et que deviendrait-elle dans une ville inconnue, sans travail, sans amis.es ? Leurs échanges par lettres ou par téléphone étaient dénués de toute suspicion, de tout reproche. Chacun reconnaissait la légitimité des propos tenus. Seul l’amour les guidait. Au bout de quelques mois de ce régime, ils décidèrent d’un commun accord de sceller la fin de leur amour. Jean ne se reconnaissait plus dans ce qu’il avait présenté à Élise comme des obstacles insurmontables. Il imagina avoir trouvé n’importe quel travail pour vivre près d’Élise, il aurait dû. Puis non, c’eut été à coup sûr détruire leur relation, qui tenait aussi par leur intérêt pour leur métier. Ainsi donc l’amour le plus authentique s’était échoué sur les rives acérées de déterminations qui les dépassaient tout en les écrasant. Ce passé lui paraissait absurde, il l’était, en effet. Il pensa en souriant que s’il avait justifié ses demandes d’emploi au titre de l’amour pour Élise, ses lecteurs l’auraient pris pour un fou. Et pourtant. Le monde était surtout fou du manque d’amour, de son absence, le plus souvent de sa destruction. Il fallait être aveugle pour ne pas observer l’inanité de l’amour, de ses formes comme de ses contenus. Elle nous crève les yeux à en être aveugle, voilà le drame. Toutes les femmes rencontrées pour l’amour, soit disant, étaient incapables de dire l’amour au delà d’un « Je t’aime » jeté sans autre suite : « Tu m’aimes ? », « Oui, je t’aime, tu sais bien, je te l’ai dit », sur un ton qui signifiait : bon, tu ne vas pas me casser les pieds avec ça. Un ton à la limite d’une menace infuse d’indifférence profonde, insue. Et lorsque ce ton était absent, la déclaration inaugurale était aussi finale : « Qu’est-ce que tu veux que je te dise de plus ? ». En effet, rien de plus. Une des réponses les plus usitées était : « Moi aussi », une économie supplémentaire en ces temps d’austérité. Ou alors la formule était prononcée, répétée, avec un grand sourire dont l’éclat était sensé montrer celui de ces trois mots : tout était dit, c’était évident et ça suffisait. À plusieurs reprises, surtout auprès des femmes avec lesquelles il entrevoyait un amour à épanouir, il s’était fendu, prudemment, de quelques remarques ou analyses sur l’amour. Mais en vain. Au mieux, des banalités archi entendues et même consacrées suivaient ses propos ou ses questions, sans recul réflexif, sans esprit positivement critique. Au pire, il était l’intellectuel, sous entendu un peu chiant, l’intello, s’entendant dire que l’amour se vit, point : « À quoi bon aller chercher plus loin ? ». L’amour était donc un objet étrange, fantomatique, sans matérialité, insaisissable au point d’être rétif à tout énoncé symbolique, exclu de toute conception. C’était bien cela ! Cette appréciation, il la constatait dans le silence détonnant du refus de répondre à deux questions inséparables, apparemment simples : « En quoi m’aimes-tu ? Comment ? ». Elle se vérifiait constamment dans un autre refus, celui de témoigner des expériences des amours passés, surtout des enseignements tirés. Et pourtant, combien de lettres lues, de discours entendus sur le mode éculé d’un romantisme passe-partout, de clichés méconnus en tant quel tels. Des propos abstraits, hors sol, déclamés comme autant de vérités assurées, toujours vivaces, enthousiasmantes : « Je t’aime, mon amour, jamais je n’ai aimé comme je t’aime ; je t’aimerai toujours comme aucune femme ne t’a jamais aimé », trilili-tralala. C’était là le pauvre paradigme des dupes, le modèle parfait des illusions, la mise en « œuvre » du mensonge, l’exclamation ultime de l’Amour grand-A. Et une fois au lit, pendant et après, comme avant, c’était l’envolé de moineaux. Décidemment, il n’y avait rien à faire car rien à dire : « Tu as aimé ? » « Ben oui, t’as bien vu. ». Basta ! L’amour-sexualité est un tabou, concluait Jean. Mise à part quelques exceptions, il avait constaté le même processus quant à d’autres amours : « J’aime le cinéma, la littérature, le vin, les animaux… ». Après quelques vagues appréciations positives ou négatives, un papotage ordinaire reprenait place, laissant sur le carreau « les passions ». Il en allait de même en politique, son rayon. Ah Rimbaud, Aragon, où êtes-vous ? Et toi, Alfred de Musset ? Il pensa à son magnifique sonnet adressé à George Sand : Se voir le plus possible. Il quitta ses tristes pensées pour revenir à Élise venue d’une autre planète, d’un autre continent. Il compta sur ses doigts : trente trois ans étaient passés depuis qu’ils avaient rompus, sans plus de nouvelles, pas même un soupir. Trente deux ans d’amour gâché, jeté au feu des renoncements imposés par des forces plus puissantes que leur amour. Trente trois ans d’usures. Pour quel résultat ? Il se demanda ce qu’Élise était devenue, ce qu’elle pensait aujourd’hui d’une histoire commune dramatique, une histoire courte de quatre jours et quelques autres. Pensait-elle à lui ? Agé de soixante cinq ans, Élise en avait donc soixante quatre. Il ne parvenait pas à se la représenter, uniquement certain qu’en la croisant il la reconnaitrait. Si le corps change au cours des ans, certains airs, la gestuelle, des façons de s’exprimer, des tons perdurent. Oui, il la reconnaitra ; il sourit tristement au verbe conjugué au futur. Vieillir ne revient pas au temps qui passe, non, c’est nous qui passons dans le goulet étroit, vite consommé, de son infini. La meilleure preuve se trouvait dans le constat de son isolement toujours plus accentué : les décès, les amis partis en province, son meilleur dernier ami parti vivre en Roumanie, quelques autres délaissés pour cause de trahison. Il était sans compagne, sans amour pour partager sa solitude, conscient plus que jamais que l’amour authentique se loge dans la création d’une intimité à aller chercher au fond de soi et de l’autre aimé.e, à partager pour créer un amour à deux, à vivre pour chacun.e dans des formes singulières. N’était-ce pas ce qu’il avait vécu avec Élise : la rencontre de deux solitudes dans une seule et même intimité ?
L’homme assis face à son ordinateur visitait, perplexe, le site de rencontre sur lequel il s’était inscrit depuis peu. Il découvrait des profils, c’était le mot : photos, annonces et autres réponses à des questions proposées par le site. Une occasion de faire un tour des grandes villes et des plus petites, quelque fois des villages de France et de découvrir des visages inconnus de femmes à la beauté ou au charme très variés, aux âges étendus jusqu’à une vieillesse avancée. Il remarqua immédiatement la formule dominante du site, reprise telle quelle par nombres d’inscrites : « Cherche homme pour rencontre sérieuse ». C’est quoi une « rencontre sérieuse » se demanda-t-il ? Par contre, la formule « Recherche relation amicale » était, elle, explicite. Fallait-il donc qu’elle ne soit pas sérieuse ? La plupart étaient calées sur le même mode, les mêmes contenus : « J’aime » ceci ou cela, comme si on tombait amoureux d’une femme parce qu’elle aime le jardinage, les promenades ou le tricot ; « J’aime rire » ou « J’aime l’humour » revenait souvent. Les formules comme : « Je cherche ma moitié », « Une épaule » ou « un homme pour finir ma vie, pour la dernière ligne droite », fleurissaient. Le mot amour était peu présent, souvent transitif aux verbes « attendre » ou « chercher », sans autre précision ou associé à des mots comme « complicité, harmonie, belle relation », etc. et, bien-sûr : « Si affinités ». Les hommes attendus devaient être : « honnêtes, fidèles, sincères, responsables, respectueux, ayant du savoir vivre, aimant et trouvant la vie belle ». Quelle vie ? Mystère ! D’autres insistaient sur ce qu’elles ne voulaient pas, menaçant « Les faux profils », « Les profiteurs », leur ordonnant : « Passez votre chemin. ». Il s’amusa à imaginer un cerf, une biche, un lapin dressant des pancartes adressées aux chasseurs avec cette injonction. Elles se présentaient sous leurs meilleurs atours : « Sincère, honnête, franche » ou : « On me dit souriante, drôle, intelligente et bienveillante ». Il aimait bien le « On ». Il ne pouvait s’empêcher de penser à la fameuse blague invitant à faire un choix : Tu préfères être intelligent, beau, en bonne santé et riche ou bête, moche, malade et pauvre ? Nombreuses étaient celles présentes sur le site depuis des années cumulant des milliers de visites. Au cours des premières semaines, il avait reçu celles de femmes âgées de quarante à quarante cinq ans, toutes plus belles les unes que les autres : poitrines généreuses, bouches prometteuses, yeux de biches, autant de pièges à cons. L’une d’elle lui avait envoyé tout un charabia sur l’amour au dessus des âges, des distances, seul l’amour comptant et qu’elle serait heureuse de faire sa connaissance. Il avait contacté une bonne trentaine de femmes, la plupart du temps sans recevoir de réponse. Quand réponse il y avait, elle n’engageait aucune suite. Bref, le tout venant de « l’amour » par euphémisme hypocrite, dépressif et désespérant, logé dans un catalogue du type La Redoute, un nom bien porté, une sorte d’usine à illusions, la boutique des masques bien portés. Il comprit qu’il ne ferait pas long feu sur ce site, soit le destin de l’amour. L’ordinaire en somme.
Un jour, il reçu deux messages d’une femme, l’un automatique envoyé par le site : « Bonjour Pierre, Anabole a aimé votre profil », ce qui en dit long ; l’autre tapé de sa main : « Passe–temps, Ecritures, ça m’intéresse ! Marie-Claude. »
« Bonjour Marie-Claude. Merci pour votre agréable message. J’espère ne pas vous refroidir avec ma présentation toute en sobriété. Que dire de soi quand il faudrait des pages et des pages pour tenter de se représenter ? Que répondre aux questions souvent débiles du site ? Je me suis inscrit pour des échanges épistolaires de toutes sortes, particulièrement sur l’amour, un thème qui m’intéresse au plus haut point. Une correspondance amoureuse me tenterait, mais sous conditions à définir. En avez-vous fait l’expérience ? J’espère vous lire. Pierre ».
« Bonjour Marie-Claude. Merci pour votre agréable message. J’espère ne pas vous refroidir avec ma présentation toute en sobriété. Que dire de soi quand il faudrait des pages et des pages pour tenter de se représenter ? Que répondre aux questions souvent débiles du site ? Je me suis inscrit pour des échanges épistolaires de toutes sortes, particulièrement sur l’amour, un thème qui m’intéresse au plus haut point. Une correspondance amoureuse me tenterait, mais sous conditions à définir. En avez-vous fait l’expérience ? J’espère vous lire. Pierre. ».
« Bonjour. Je suis inscrite depuis longtemps ! J’ai croisé des gens intéressants devenus des amis de téléphone, de vrais amis. J’ai besoin de parler de ce que j’aime : les livres, la musique, la peinture, notre société et j’ai besoin d’apprendre des autres. Les conversations amoureuses, oui, ça existe. J’ai vécu un essai, qui a vite dégénéré en grossièreté que j’ai stoppé net ! Je suis contente que vous m’ayez répondu, j’ai eu peur que mon manque d’enthousiasme ait pu déboucher sur un refus de communiquer. Marie-Claude. »
Elle donna quelques précisions sur cette relation passée, jugée mitigée par Marie-Claude. Elle avait commencé classiquement par des échanges sur « Nos métiers, nos goûts, nos passe-temps de façon très sympathique et intéressante. Le début de quelque chose de léger, d’agréable. On plaisantait en exagérant nos traits de caractère : il était le séducteur et moi la femme très pincée, offensée par ses propos. Et puis ça a dégénéré et j’ai arrêté ! Disons que ça prenait une tournure tout à fait sexuelle et ce n’est pas un exercice que je maîtrise bien. ». Elle lui avait proposé quelques éléments d’une histoire à inventer : « Nous sommes dans un train, il lit un livre, moi mon journal. Après quelques arrêts, nous arrivons à Caen. ». Une proposition qu’elle faisait maintenant à Pierre : « Voulez vous essayer d’imaginer la suite ? ». Pierre lui répondit : « Je crains que la nôtre ne « dégénère », même si nous avons le projet de nous écrire sous couvert d’une histoire à inventer. Elle répondit, rassurante : « Si ça dégénère, on verra bien et on redressera la situation ».
D’abord, ils entamèrent la création d’une histoire à quatre mains titrée : Elise et Jean. Pierre envoya un premier texte : la naissance d’une rencontre entre un homme, Jean, et une femme, Elise, dans un train. Celui de Marie-Claude suivit. Ils échangèrent des lettres de premières satisfactions, relevant leurs plaisirs de se lancer dans cette aventure, comme on se jette dans un jeu nouveau avec toute l’énergie d’un enfant. Pour Pierre, c’était là une expérience inédite, qui correspondait parfaitement aux motivations de son inscription sur le site. Marie-Claude nota : « Ca marche bien et ça me fait plaisir que vous mordiez si facilement à l’hameçon. ». Très vite, des problèmes de cohérence d’espace, de lieu et de temps apparurent qu’il fallut régler, ainsi que des questions de méthode. Marie-Claude voulait travailler à un plan, discutant telle ou telle caractéristique des personnages, tandis que Pierre insistait pour poursuivre avec leur imagination respective : « Sans autre contrainte que de veiller un tant soit peu à la cohérence des lieux-espaces-temps. J’écris en improvisant tout en tenant compte des textes que je reçois de vous. Je n’ai pas envie d’être pris dans un plan préétabli. Ce qui importe est que vous fassiez vivre, évoluer les personnages selon votre imagination. Je viens d’accoler votre texte au mien. Relisant le tout, je commence tout juste à voir la promesse de notre entreprise : une expérience originale. ». Entre les textes formant l’histoire Elise et Jean et les ajustements rendus nécessaires, la relation entre Pierre et Marie-Claude changea progressivement de nature. Jour après jour leurs lettres étaient davantage centrées sur eux. Tout commença véritablement avec la fin d’une lettre de Marie-Claude : « Tendres baisers. ». Pierre en fut troublé : « Tendes baisers ? Vous me tentez. Je vous donne les miens, qui m’aideront à enflammer mon imagination. ». Il espérait entretenir une correspondance amoureuse ou à propos de l’amour. « Je me demande, sans réponse malgré mes tentatives prudentes, ce que les inscrites font là. Je suis, par exemple, effaré par le nombre d’années de présence de femmes cumulant des dizaines de milliers de visites. Lorsque vous m’avez informé que vous aviez fait l’expérience d’une correspondance amoureuse, je me suis dit que j’avais peut-être trouvé la bonne interlocutrice. C’est pourquoi je vous ai questionnée sur cette expérience. Vous m’avez répondu ne pas souhaiter donner suite à mes interrogations. Tout ceci est d’autant plus dommage que vous me plaisez sur les photos publiées, deux images inspirantes, favorisant l’imaginaire amoureux et par votre proposition de créer une histoire. Je garde au fond de moi les baisers que vous m’offrez. ».
Marie-Claude répondit : « Ce dont je vous ai vaguement parlé, n’était pas une histoire d’amour mais, plutôt une provocation : mots crus, images très fortes pour provoquer « une vieille dame », qui osait croire encore au Père Noël ! J’ai aimé votre façon très agréable de me dire que vous avez aimé mes photos et ce qui en découlait ! Je vous embrasse tendrement pour ce très beau mail. ». Cette lettre rassura Pierre. Il lut dans ces propos la permission de faire un pas de plus vers elle.
« Lorsque j’écris que l’amour est un tabou, je pose une conclusion dont il faudrait expliciter les présupposés. Elle relève d’enseignements tirés de nombreuses expériences. J’ai bien sûr en tête celles de l’amour-sexualité. Dire « Je t’aime » est une déclaration, qui, les premières exaltations passées, retentit de moins en moins et, surtout, n’est presque jamais suivie de précisions : « En quoi m’aimes-tu, comment…? » ; la prononcer suffit, l’affaire est faite En inventant l’histoire d’Elise et Jean, je vous écris en sous-main, sans jamais perdre de vue que je m’investis dans une fiction. Cette conscience aigüe d’une fiction alimentée par un imaginaire vous concernant est une garantie de protection pour moi, comme l’est le fait d’être géographiquement séparés. Ainsi, ce que je ressens pour vous est bien réel en tant qu’imaginaire, transfiguré dans la fiction Elise et Jean. De quoi avez-vous besoin pour écrire ? D’un amour même lointain ? Si votre réponse est oui, alors je vous aimerai et vous le déclarerai au travers de Jean. Voilà le miracle de l’imaginaire ! »
« Pierre, Bonjour. Je n’ai pas compris, au début, que vous vous investissiez plus que moi ; je n’ai pas assez imaginé à quel point votre sensibilité était grande ! Est-ce qu’on perd cette qualité lorsqu’on avance dans la vie ? Je ne crois pas ! J’ai trouvé dès le début de vos écrits une ferveur, une attention scrupuleuse, un désir d’approfondir, d’être précis et aussi vos efforts pour me « décoincer » un peu, m’amener à considérer notre correspondance sous un autre angle. Vous y avez réussi ! De quoi ai-je besoin pour écrire ? D’un amour même lointain ? Oui ! De savoir que quelqu’un pense à moi, me connait et m’aime ! J’aime votre déclaration d’amour : elle est belle et simple ; j’aime y penser, la savourer, me dire que, oui, cela existe encore, sans vulgarité, sans mots crus, sans refoulements, ni autocensures ! Le miracle de l’imaginaire, dites-vous ! Je ne regrette pas d’avoir « beaucoup de vous dans la tête ». Oui, embrassez-moi avec tendresse en me prenant dans vos bras, c’est ce qui me manque énormément ; je suis dans vos bras et j’attends un tendre baiser sur la bouche et de tendres bisous dans le cou. »
« Chère Marie-Claude. Je suis aussi de loin de vous que vous l’êtes de moi. Et pourtant notre proximité est déjà intime puisque vous m’offrez des baisers depuis tôt, auxquels je réponds. Dans mes « bras » vous attendez « un tendre baiser sur la bouche. » que je vous offre, que nous nous offrons. Et ce jour, derechef, vous voulez « de tendres bisous dans le cou. ». Bien sûr, je vous les donne avec plaisir. Ce qu’il y a d’extraordinaire avec vous, une rareté, est que vous demandiez, sans chichi, directement et clairement. Vous répondre positivement est alors très facile. Vous pouvez donc m’adresser toutes les demandes que vous voudrez, soyez certaine de ma présence attentionnée auprès de vous. A ce stade, je me demande avec curiosité jusqu’où vous irez. »
Au fil de leurs échanges amoureux, Pierre se demanda à la fois inquiet et curieux, si Marie-Claude avait bien conscience de ce qu’ils faisaient en écrivant leurs mots d’amour. Il se décida donc à reformuler ce qu’il lui avait précédemment présenté des rapports entre imaginaire, réalité et réel.
« Marie-Claude, Gare ! J’attire de nouveau votre attention sur le caractère imaginaire de notre intimité, sans avenir ancré dans le réel, uniquement dans l’encre numérique. Quoiqu’il en soit de vous à ce sujet, je vous invite de nouveau à transférer tout ce qui vous traverse dans les personnages d’Elise et de Jean. Notre relation sur le site sera ainsi transmuée dans une fiction relativement autonome à « nous » et en même temps pleine de « nous ». Comprenez-vous ? Vous remarquerez que j’ai intégré dans ce récit quelques-unes des idées présentées dans mes lettres précédentes, illustrant une utilisation de ce que nous partageons, ceci afin de développer l’histoire qui nous occupe. Des baisers dans votre cou, sans savoir encore quoi faire de mes mains. »
« Pierre, j’ai lu votre dernier mail, il m’intéresse beaucoup. Je comprends votre crainte que je ne saisisse pas bien la différence entre la fiction et la réalité, que je mélange les deux ! Je suis très lucide dans ce domaine de distinctions entre différents sentiments ! Je vous apprécie beaucoup pour votre détermination et votre écriture que j’admire ! »
« Chère Marie-Claude. Vous lire est toujours un plaisir, une attente enfin satisfaite jusqu’à la prochaine. Ainsi vont les plaisirs. Consommés, ils en appellent d’autres, ceci sans fin. Oserais-je vous dire que je vous désire ? J’écris « vous » de manière indue car votre photo associée à vos lettres ne sont pas totalement vous. Ce « vous » est ce que j’imagine de vous au travers de vos écrits. Ainsi va toute correspondance et la conscience de sa nature, quand l’échange épistolaire supplante une rencontre dans le réel. L’imagination est alors au pouvoir des non dupes. Vous poursuivez : « Je suis très lucide dans ce domaine de distinctions entre différents sentiments ! » Et bien voilà ce qui compte vraiment ! Car les distinguer consiste à les nommer en précisant à chaque fois leur sens. Par vos demandes si charmantes, si émouvantes, vous manifestez votre besoin-désir d’être reconnue et aimée. Je vous prie donc de vous laisser aller tendrement, sans résistance à ce qui advient en vous quand vous me lisez, pensez à « moi », quand vous écrivez vos récits concernant Elise et Jean. »
« Pierre, bonjour. Oui, j’ai besoin de tendresse, besoin qu’on m’aime, qu’on me le dise, mais je ne sais pas ce que je peux vous demander. Et puis, vous m’intimidez, je vous sens tellement sûr de vous, de vos choix ! »
« J’ai déjà répondu à la dernière partie de votre première phrase : vous pouvez tout me demander, sans crainte, pour autant que vous le pouvez-désirez. Mes écrits ne valent que si vous y trouvez quelques plaisirs pour vous. Le plus important est que nous ne prenions pas les vessies pour des lanternes en ayant la conscience aigüe que nos échanges entrent dans le champ de l’imaginaire, peut-être même du fantasme, ceci au service d’Elise et Jean. C’est ainsi que nous ferons de notre présence sur ce site autre chose qu’une présence passive, cumulant les années et les visites, sans autre perspective que leur perpétuation. Je vous intimide ? Permettez-moi de vous dire que c’est vous qui vous intimidez avec ce que j’écris et peut-être, surtout, avec ce que vous imaginez de moi. Moi aussi j’ai besoin de tendresse, d’être aimé, qu’on me le dise. Je veux bien vous écrire des lettres d’amour puisque vous me plaisez, puisque je vous désire. Et en recevoir de vous. Mais que seraient ces lettres, que deviendrions-nous, si nous ne concevons pas qu’elles ne seront que l’ersatz d’un réel impossible à faire advenir ? Toute la question est de savoir si vous êtes disponible pour jouer un double jeu, qui en somme n’en forme qu’un : nous aimer ici et dans Elise et Jean, inséparablement, deux œuvres en devenir. Alors oui, demandez-moi tout ce que vous désirez, je vous le donnerai parce que j’ai le désir de vous aimer et, en vous aimant, de nous voir écrire une histoire d’amour.
De lettres en lettres, ils confirmèrent leurs amours imaginaires. L’histoire, Elise et Jean, prenait de la consistance, chacun proposant des orientations sur son devenir, notamment sur la personnalité des protagonistes ou encore sur la meilleure façon de finir telle partie et d’entamer la suivante. Leurs lettres alimentaient l’histoire d’amour Elise et Jean, qui, inversement, renforçaient leur relation.
« Marie-Claude. Je vous ai écrit mon désir de vous aimer. Je ne vous en dirai pas davantage sans votre consentement explicite, car il y a un écart entre votre besoin et votre consentement à ce que je vous écrive des lettres d’amour. Depuis ce matin j’écris lentement, je prends mon temps ; je laisse venir des images, des associations, des souvenirs. Et je pense à vous. Dans ce maelström de sensations, d’émotions, je ressens le besoin de faire une pause, d’arrêter là mes travaux du jour. Il y quelques minutes, des larmes me sont venues. En m’adressant ainsi à vous je trouve le moyen de passer outre ce qui m’étreint. Est-ce trop tôt pour vous dire que je fantasme faire l’amour avec vous ? Trop tôt ou pas, c’est écrit. En tout cas, pour Élise et Jean, il est temps. »
« Pierre, je viens passer la soirée avec toi. De parler tendresse, amour ce sentiment qui, tranquillement, investit les lieux. Parle-moi de tes larmes : étaient-elles de tristesse, de regrets ou bien des larmes de détente, du bonheur de faire des choses qui te plaisent et que tu réussis ? Quelles qu’elles soient, je suis là et je sécherai tes larmes par mes baisers ! Je veux m’endormir, serrée entre tes bras, sentant, avec bonheur, ton corps contre le mien ; tu prends ma bouche, le désir monte et nous ferons l’amour ce soir. »
« Chère Marie-Claude. Mes larmes étaient de regrets pour un amour authentique qui fut sans suite, hélas, il y a maintenant très longtemps. Faire l’amour avec toi ? Je m’adresse à Elise : oui ce soir, en rêve éveillé. Que devient-elle en ces jours ? Je lui souhaite une belle nuit, à vous aussi, Chère Marie-Claude. »
« Pierre, bonjour. Je viens de relire rapidement mes mails, il faudra aussi que je tienne compte des vôtres : ils sont si beaux ! J’aime votre façon de déclarer des sentiments amoureux. « Je peux tout vous demander » m’avez-vous écrit : prenez-moi dans vos bras, serrez moi très fort et inventez des bisous inédits. J’ai besoin de tendresse, ce soir ! Tendres baisers du soir ! ».
« Vous prendre dans mes bras est aisée, je vous l’ai écrit et le ferai encore. Quant aux « bisous inédits », je ne vois pas car un bisou est un bisou. De tendres baisers, je vois : des baisers sur vos lèvres dans votre bouche, des baisers passionnés. Seriez-vous timide ? ».
« J’aime que vous me couvriez de baisers. L’adjectif inédit est venu tranquillement s’installer dans ma phrase sans que j’y réfléchisse. J’attache de plus en plus d’importance à nos échanges, j’aime toutes ces déclarations que vous me faites et que je ferai de mieux en mieux, je crois ! J’aime ce que vous écrivez, j’admire votre travail, votre ambition et par là même, je peux dire que je vous aime ! Je vous fais un tas de baisers très tendres ! ».
« Chère Marie-Claude. Ce que vous m’apprenez de vous est important. Ecrivez ce qui vous traverse, sans tabou et pensez à Élise en faisant d’elle votre double. Vous dites aimer mes déclarations. Que voulez-vous de plus que vous prendre dans mes bras, vous donner des baisers ? Je comprends votre remarque à propos de votre mère : « Je crois ne pas avoir été à la hauteur ! ». Je pense qu’il n’existe pas de hauteur ou que la hauteur est proportionnelle aux relations réciproques entre parents et enfants. Pour ma part, je n’ai pas de ces sortes de pensées car je ne pense jamais à mes parents depuis leurs décès. Ils ont été plus que déficients à mon encontre. Je ne leur en veux pas, parce que je sais qu’ils n’ont pas choisi la vie qui a été la leur, une vie sans amour pour moi à rajouter aux nombreuses violences familiales. Vous écrivez avoir pensé à moi. Mais je ne sais toujours pas comment, avec quelles images, avec quelles sensations associées. C’est pourquoi je vous ai demandé si vous étiez timide. Informez-moi de ce que vous désirez, je vous en prie. Qu’attendez-vous de moi exactement ? Cela alimentera la deuxième partie de notre histoire. Je ne veux vous exprimez mes fantasmes qu’à la mesure des vôtres, certain ainsi qu’ils ne seront pas gênants pour vous. C’est que je n’oublie pas ce que vous avez nommé « des mots crus » concernant une relation épistolaire passée : une expression à la fois euphémisante et ambigüe. ».
« Je ne vous parle pas assez d’amour ? Je dois dire que ma vie n’a pas tourné autour de ce mot. J’ai eu quelques aventures, sans lendemain. J’ai été mariée et ça se passait pas mal ! Mon mari est décédé il y a deux ans. Une grande partie de l’amour en moi est mort il y a longtemps. Ceci explique peut-être un peu mon manque de moyens et d’inventivité pour en parler. J’aime quand vous le faites. Vous parlez de ma timidité à vous demander ce qui me ferait plaisir : oui, il y a de ça, un manque d’habitude, de style, de vocabulaire ! Vous me demandez ; « qu’attendez vous de moi, exactement ? ». Ce que vous faites : une lettre d’amour ! Ce que j’attends de moi : plus de liberté, de désir, de tout ce que j’ai du mal à avoir. Consolez-moi, je suis nulle. Prenez-moi dans vos bras, susurrez-moi vos envies, vos fantasmes ! Allongez-moi sur le lit et caressez ce corps vieillissant, qui peut encore avoir envie de faire l’amour ! Ce n’est pas original, mais je vous aime toujours aussi tendrement ! ».
« Marie-Claude. Je vous tends des perches et vous délivre des encouragements pour vous laisser aller à l’expression de vos désirs. « Plus de liberté… ». Oui, gagner en liberté par la création de notre relation au travers de nos confidences personnelles et de leurs transcriptions dans l’histoire Élise et Jean. A vous lire, je comprends que vos amours ont été peu nombreux, médiocres et décevants, ce qui explique votre « manque de moyens et d’inventivité pour parler d’amour. » Certes, le rapport que vous introduisez entre vos réalités et votre manque de moyens est logique. Mais là encore, vous vous heurtez à vos propres écritures puisque vous me demandez de vous allonger « sur le lit » et de caresser votre « corps vieillissant qui peut encore avoir envie de faire l’amour !
Lorsque je vous imagine, je vous vois face à moi, moitié souriante, moitié marquée d’un air grave. Vous venez vers moi et vous vous serrez tout contre mon corps. Je vous enlace fermement, mais tendrement. Je sens alors la tiédeur de votre poitrine, la palpitation de votre cœur. Vos bras autour de mon cou, vous murmurez : « Embrassez-moi ». Je prends votre visage, que j’aime regarder, je me penche pour déposer des baisers aux coins des lèvres, là où c’est si doux. Du bout de la langue, je caresse délicatement vos lèvres et vous ouvrez votre bouche pour me faire goûter la vôtre. Vous tremblez, vous soupirez et moi je me sens défaillir. Que de plaisirs déjà ! Il est vrai que les baisers amoureux, les vrais, sont la quintessence de l’amour-sexualité, l’annonce d’un déjà-là des plaisirs à venir. Vous me prenez la main pour me conduire dans la salle de bains. Dans une demi pénombre, vous m’embrassez encore, presque sauvagement, et, avec toute l’agitation de votre désir brûlant, vous déboutonnez ma chemise blanche pour découvrir ma poitrine que vous caressez. Vos façons d’être active et désirante me troublent beaucoup. A mon tour, je déboutonne très lentement votre chemisier en vous regardant, sans que vous baissiez les yeux ; je découvre, dans les deux sens du terme, votre poitrine. Me déplaçant dans votre dos, face au miroir, je les caresse amplement par dessus votre soutien gorge. J’embrasse votre cou. Vous vous tendez sous les caresses et posez vos mains sur les miennes pour accompagner ce mouvement et sentir davantage votre plaisir. Je dégrafe votre soutien-gorge tout en le retenant et je glisse mes deux mains sous lui en prenant vos deux seins. Quel plaisir, quelle douceur ! Je sens leur poids, leur rotondité, toute leur tiédeur. C’est magnifique ! Je vous caresse tendrement, changeant la pression et le rythme de mes mains. Vos tétons de dressent de plus en plus durs. Je les presse amoureusement entre mes doigts tout en embrassant votre cou, le haut de votre dos. Vos mains caressent mes cuisses, cherchent mon sexe que vous effleurez. Vous dégagez ma chemise du pantalon, débouclez ma ceinture et ôtez le premier bouton. Et dans un geste merveilleusement sensuel, vous glissez la tête contre ma poitrine, mon ventre et mon pubis pour dégager délicatement mon sexe en érection. A genoux, vous me regardez les yeux brillants, me lançant un message sans paroles, celui de votre désir que je vous fasse l’amour ; un moment court, tellement dense, une attitude impérieuse. Je finis de vous dévêtir, découvrant ainsi tout votre corps. Vous ouvrez la porte de la douche. L’eau coule, tiède. Vous me tendez un savon : « Lavez-moi, caressez-moi, massez-moi, je veux découvrir mon corps par vos mains partout sur moi ». Que de mots, que d’émotions ! Je vous couvre de mousse. Les caresses sont très agréablement soyeuses, mes mains glissantes vont et viennent partout, de haut en bas, dans les moindres recoins. C’est ainsi que je fais connaissance avec votre corps, ses formes. Je masse votre dos, si souvent délaissé dans l’amour. Mes mains descendent sur vos fesses que je pétris, j’introduis le tranchant de la main dans leur fente, effleurant votre anus. Dans un mouvement vif, vous vous cambrez, comme pour refuser le plaisir de vous atteindre à cet endroit. Sans une parole, le corps détendu, vous vous laissez aller à cette caresse inattendue. Puis vous prenez à votre tour le savon pour m’en couvrir. Vous semblez hésitez à caresser mon sexe tendu pour vous. Alors, sans plus de pudeur, vous le caresser, le pressant entre vos mains, du bout d’un doigt. Collés l’un à l’autre, nous nous caressons, nous nous frottons. Je glisse ma main entre vos cuisses et vous gémissez. Et quand je prends votre bouche, vous influez dans ma bouche le vent de vos soupirs. Nous nous rinçons soigneusement, une occasion de goûter encore la sensualité de l’eau sur nos corps, sans entrainer avec elle tous les plaisirs déjà consommés, le désir d’en jouir. Dehors, je vous couvre avec votre peignoir, vous porte dans mes bras pour vous déposer sur votre lit. L’avenir de l’amour n’en finit pas de commencer, toujours à repeindre au présent de nos désirs mêlés.
Voilà, comme vous me le demandiez si joliment à la fin de votre lettre. »
« Cher Pierre. C’est une très belle lettre d’amour. Je ne sais quoi vous dire de plus. Il faudra que je la déguste. J’ai pris le temps de la relire, écrite avec amour et plaisir, je pense. C’est un bel exercice de style et une magnifique déclaration ! Mes amours ne furent pas très glorieuses, à part une exception, que j’évoque dans ma lettre précédente. Je crois avoir souvent compensé par mes lectures, mon imagination, des amitiés nombreuses et solides et mon inventivité dans d’autres domaines ! J’aime ce portrait que vous faites de moi, j’aime la douche avec vous, j’en savoure tous les moments : l’eau ruisselle sur mon corps, je sens la délicate odeur de verveine de mon savon, je sens vos mains, qui font pénétrer doucement ce nuage odorant sur tout mon corps. L’odeur se déplace, vous la retrouverez, ce soir dans mon lit quand vous me caresserez ! Venez ce soir sentir la verveine sur mon corps fatigué d’une longue journée ! Et caressez-moi, tendrement ! J’aimerais dormir à côté de vous cette nuit, doucement, tendrement ! Je vous fais de bien doux baisers ! »
« J’attendais de connaître le résultat de votre dégustation. Je suis ravi de lire qu’elle vous a plu. Il n’est pas immédiatement évident d’écrire une lettre érotique à une femme inconnue. Je serai à mon tour ravi de connaître ce qui vous tient au corps lorsque vous pensez à moi. Pensez à notre histoire Elise et jean. »
« Pierre, vous me demandez ce que je pense de vous, quand je pense à vous. Je ressens beaucoup de tendresse et ça me bouleverse de réagir ainsi. En ce qui concerne l’amour physique, je m’exerce : je vous ai fait quelques demandes assez claires. Je vous en ferai d’autres. J’aime votre petit sourire et vos yeux malicieux, mais il me manque quelque chose : le son de votre voix. Je pense à vous, à ce que vous m’offrez, à ce que vous me demandez et j’aime cette façon dont se développent les évènements. ».
« Ma chère Marie-Claude. Ne lisez surtout pas le pronom personnel comme le signe d’une appropriation privée, uniquement comme le signe de mon désir de vous possédez, comme deux amants se lient dans l’amour. Je comprends votre souhait de nous téléphoner. Je dois vous répondre nettement non et vous dire pourquoi. Entendre votre voix, vous la mienne, nous rapprochera indubitablement, sans pour autant ouvrir la voix à une rencontre réelle. Or, je ne le veux pas, je ne suis plus en mesure de faire face à un tel défi. Vous écrire et vous aimer en toute conscience d’une démarche fantasmatique, bien comprise et acceptée comme telle, relève déjà d’un exercice difficile, même si elle est source de plaisirs. Je comprends qu’il ne soit pas aisé pour vous d’écrire une lettre érotique. C’est justement ce constat qui est intéressant. Faire une expérience de pensée, mobiliser vos expériences, imaginer, serait une façon de vous dépasser et, surtout, d’alimenter l’histoire d’Élise et Jean, dont vous ne parlez plus. Je crains que vous soyez démobilisée et même en panne en restant centrée sur vous, sur moi, sans plus investir Élise et Jean. »
Pierre travaillait assidûment à la création d’Elise et Jean, une première expérience en la matière. Depuis plusieurs jours, Marie-Claude n’envoyait plus de récits. Elle faisait état d’activités diverses au sein de la résidence : apéritif dinatoire, ateliers d’écriture et de lecture. « Avez-vous un agenda de ministre pour écrire si peu du côté d’Elise et Jean ? ». Elle répondit en évoquant le ménage, des courses à faire, des consultations, la liquidation de « paperasses » et des appels téléphoniques ou des sorties, des promenades.
« Bonjour, Pierre. Vous avez fait de Jean un très beau personnage de roman : il a de la consistance, on croit en lui, on s’y attache. Il est solide tout en étant fragile, amoureux tout en se rendant compte des difficultés que poseraient les propositions d’Elise pour maintenir leur relation. Il réfléchit sur le bonheur et, surtout sur l’amour. Il y a un long passage de réflexions philosophiques que j’aimerais discuter oralement. Je suis étonnée, dans toutes les conversations entre Elise et Jean, du manque de vie sociale, amicale. Ils se retrouvent après un petit moment, mais ne demandent pas : qu’as-tu fait ? ».
« Votre dernière remarque est inexacte. Le manque de vie sociale de Jean et Élise est inhérent aux conditions de leur rencontre et au caractère exceptionnel de leur amour. A ce propos, quels sont vos projets d’écriture car vous n’envoyez plus de récits depuis plusieurs jours. Pour ma part, je n’écrirai pas les jours à venir car je dors très mal et très peu. Il faut que je me repose des assauts de souvenirs douloureux. »
« Comme d’habitude, je réfléchis beaucoup, avant de m’endormir ! Elise a une vie quand Jean est à Paris, elle ne peut pas penser toujours à son amour, même s’il est exceptionnel ! Elle va à Caen, assiste à des concerts, va au cinéma, elle lit, discute avec des amis ! C’est ce qui la rend attirante, aussi ! Je dois attaquer Élise vieillissant dans sa maison de retraite et ma question est la suivante : dois-je partir de cette Elise de la première partie ? Elise n’est pas un personnage important, c’est ce qu’on nomme, en littérature, un personnage de « Roman de gare ». Ce sont ces petits livres qu’on achète vite fait, avant de prendre le train. On suit l’histoire, sans s’attacher au personnage ; la femme est toujours belle et désirable, elle aime faire l’amour ou bien c’est une femme libre, qui veut vivre sa vie. Cela n’a pas d’importance, on lit pour l’histoire. Elle est passée très facilement d’Antoine à Jean. Que devient Jean ? Est-il passé à un moment apaisé de sa vie ? Baisers apaisés. »
« Vous ne faites pas écho à mes derniers mails concernant la poursuite de vos récits pour poursuivre la création de notre nouvelle. Vous me faites part de vos activités, vous pensez à celles d’Élise. Tout cela est à traduire pratiquement dans vos récits, en continuité avec Élise de la première partie. C’est ce à quoi je vous invite une fois de plus. Enfin, vous affirmez avoir une interprétation de l’amour. Laquelle ? Je pense que la question de notre relation est centrale. Comment la vivez-vous, qu’en faites-vous de sorte que vous puissiez transférer ce qui vous habite dans l’histoire Élise et Jean aujourd’hui âgés ? »
« Bonjour, Pierre. Vous me posez une question difficile ! Il est vrai que je ne réponds pas à vos demandes d’amour, ce n’est pas un refus, plutôt une gêne, pas une autocensure non plus ! Je passe beaucoup de temps à penser à ce que nous faisons, à imaginer des éléments, des changements dans la nouvelle. Je crains que ce soit difficile d’y glisser des personnes vieillissantes : il est tellement plein d’amour physique que ça me pose problème ! Mais rassurez-vous : je suis amoureuse du héros, donc de vous.»
« Je comprends que vous ressentiez une gêne. L’amour entre Élise et Jean est celui de deux jeunes gens ; puis, plus tard, celui différent de deux personnes âgées. Vous vous dites amoureuse, alors décrivez cet amour pour Elise et Jean. Votre amour serait-il platonique ? Enfin, si vous êtes amoureuse du héros, vous ne l’êtes pas de moi ou de moi en tant que vous me fantasmez. Relisez nos propos sur les rapports entre imaginaire, réalité et réel, objets de possibles confusions. »
« Pierre. Ma matinée et mon après-midi seront occupés, mais j’aurai du temps ce soir pour vous. J’ai bien planché (dans ma tête) sur Elise et je pourrais, sans doute, écrire aujourd’hui. Je vous embrasse tendrement. J’aimerais profiter, avec vous, de votre bras sur mes épaules, de cette belle matinée ! Nous nous arrêterions sous la tonnelle et la vigne exubérante cacherait tous ces baisers amoureux que vous me feriez. »
« À la première lecture de votre lettre d’hier, concernant Élise, j’ai vécu un désaccord. Il faut donc revenir sur la personnalité d’Elise dans sa relation avec Jean. L’isoler de ce dernier, c’est casser l’histoire extraordinaire, dont ils sont les protagonistes. Elise est une jeune femme ordinaire, ayant vécue toute sa vie à Caen. Elle est amoureuse d’Antoine avec lequel elle vit depuis quelques années et s’en satisfait. La décision de ce dernier de rompre et la rencontre avec Jean, concomitantes, vont tout changer. Jean observe Élise, découvre sa personnalité et devient amoureux d’elle. Fragile et triste du fait de la rupture d’Antoine, Élise trouve en lui un homme accueillant, à l’écoute et soutenant. Jean va la révéler à elle-même en lui manifestant ce qu’il voit d’elle (le mot « naturel » est de toute importance), en partageant ses émotions, en lui déclarant son amour naissant, tout en contraste avec ses expériences antérieures. Surtout, il lui dit et lui montre en quoi et comment il l’aime : une expérience inédite pour Élise, qui se découvre dans le regard de Jean, ce qui ne lui était jamais arrivé avec d’autres hommes. Tout est là, dans ce processus de création d’une intimité amoureuse. J’insiste sur le mot création car l’amour est à créer ou il n’est pas. Et cette création passe nécessairement par l’échange des mots-gestes de l’amour, qui en sont la matière première, la substance. Si vous en restez là, à l’opposé du texte lui-même, je crains que vous ne fassiez d’Élise une fille « facile » (c’est votre mot), banale en somme, cela au détriment de sa rencontre avec Jean que vous qualifiez pourtant « d’amour inédit », ce qui est, en effet. Je ne peux donc pas du tout partager votre interprétation. Par contre, je remarque que c’est Jean qui révèle Élise à elle-même, au détriment de son expression plus autonome. Il faudrait donc développer davantage ce que vit Élise, à quelle conscience d’elle-même elle est portée dans sa rencontre avec Jean. Les indices qui vont dans ce sens sont peut-être insuffisamment marqués. Vous pouvez prévoir tout ce que vous voulez, tant que vous n’écrivez pas votre récit, vos réflexions ne prendront pas forme. Or, vous me faites part dans vos lettres d’un tas de choses de votre vie dans la résidence, de pensées diverses, de questions et d’affirmations quant à notre histoire et à celle de Jean et Élise, soit une riche matière première à faire vivre dans la nouvelle. Vous me dites passer « beaucoup de temps à penser à ce que nous faisons, à imaginer des éléments, des changements, dans ce récit. ». Je vous déclare l’amour que je vous porte parce que c’est là la source d’une grande énergie pour écrire, énergie que je souhaite vous transmettre. En vous sentant amoureuse, il vous revient de profiter de cette énergie pour reprendre votre place dans la création de notre histoire. Il faut donc écrire, je ne vois pas d’autre perspective. « Si Élise, c’est moi… », écrivez-vous. Attention ! C’est vous ET ce n’est pas vous. Vous inspirez de votre vie à la résidence et de votre passé ne peut en aucun cas réduire la femme que vous êtes au personnage d’Élise. Sinon, c’est au risque de butter contre vous-même et de perdre, du moins en partie, tout ce que votre imagination vous permettrait d’écrire. De plus, le texte impose ses propres contraintes, sa propre logique dont il faut tenir compte. « … garder ma personnalité ! Mon indépendance ! », va de soi. C’est là l’éternelle question souvent posée aux écrivains : S’agit-il de vous, de votre vie dans ce roman ? Eternelle réponse : « Oui et non… ». C’est là toute la question des rapports entre imagination, réalité et réel. Votre remarque sur la longueur du texte, incompatible avec une nouvelle, ne me soucie pas pour le moment. Je ne veux pas me soumettre à priori à une contrainte normative (soit dit en passant, toute norme peut être déconstruite). Ce qui m’importe d’abord est de presser le citron, le mien, en ne renonçant pas à exprimer l’essentiel de ce qui m’habite. »
« Cher Pierre. Je suis très fatiguée, je ne peux pas faire mieux ! Je n’arrive plus à suivre, ni physiquement ni intellectuellement. Ca m’angoisse et me fait de la peine pour vous. J’ai l’impression d’être une mauvaise élève, de ne pas faire ce qu’il faut. C’est dommage. J’avais commencé cette aventure avec enthousiasme et j’ai l’impression de n’être bonne à rien. Peut être, serait-il préférable que je vous laisse continuer seul. Je suis en plein doute. A cinq heures j’ai fini ma nuit ce qui m’apporte angoisse et fatigue et impression de ne plus rien comprendre ! Envoyez-moi un petit mail de temps en temps et dites-moi quand vous serez à la fin. »
« Chère Marie-Claude. Contrairement à ce que vous affirmez, vous le savez pourtant, vous m’apportez beaucoup, bien plus que ce que je m’attendais à trouver, très loin des autres femmes contactées. Vous m’avez offert la possibilité concrète d’écrire une histoire. C’est beaucoup. Il y a en vous une femme ouverte, tolérante et une autre qui butte sur des points de résistance ; une femme amoureuse et une autre qui refuse de vivre les conséquences de ce que vit la première. J’aime les deux par leurs confidences. Par rapport à Elise et Jean, j’ai bien vu que vous perdiez pied, raison pour laquelle j’ai renouvelé ma proposition que vous puisiez, à votre choix, dans tout ce que vous annonciez dans vos lettres. Pour moi, c’est là une expérience exceptionnelle. Je comprends mal la fin de votre lettre. Voulez-vous dire que vous allez quitter le site incessamment ? Si oui, ne le faite pas, pas maintenant. Attendez au moins que je termine l’histoire d’Élise et Jean. »
« Non, je ne vous quitterai pas avant que l’histoire d’Elise et Jean ne soit terminée. Je vous prends dans mes bras, vous embrasse avec amour en vous soufflant : dormez, dormez ! ».
Épilogue 1
Un dimanche matin vers onze heures. Trois coups brefs furent frappés sur la porte d’entrée de l’appartement de Marie-Claude. Elle alla ouvrir, certaine de trouver en face d’elle une des amies de la résidence. Sur le pas de la porte se tenait un homme assez grand vêtu d’un costume ordinaire, d’une chemise blanche et d’une cravate en partie dénouée. Il portait une barbe de quelques jours.
– Bonjour, vous désirez ?
– Bonjour. Je suis l’homme avec lequel vous correspondez sur le site de rencontre.
– Comment ?
Elle resta là, figée par les paroles de cet homme qu’elle ne reconnaissait pas, muette sans savoir quoi dire. Il s’attendait à une telle réaction.
– Je n’ai pas publié ma photo, celle sur le site est d’un autre.
Elle recula d’un petit pas, puis de deux. Il marqua une pause, fixant Marie-Claude, prêt à intervenir pour la soutenir.
– Tu ne me reconnais pas ?
Elise recula, trébucha et finit par s’adosser au mur, qui la retint. Elle était pâle, sa lèvre inférieure tremblait. Elle fixait cet homme d’un regard transperçant.
– Jean, Jean ! Répéta-t-elle d’une voix faible.
– Toi, tu es Elise. Oui, c’est moi, Chérie. Notre rencontre dans le train, puis au café, ta venue à mon hôtel après l’annonce de la rupture d’Antoine, la maison à Ver. Il y a trente trois ans, lui rappela-t-il tendrement. Jean fit un pas vers elle, prêt à la prendre dans ses bras.
– Oui, oui, c’est toi Jean, c’est toi, je te reconnais, je sais.
Tout proche, il prit ses deux mains, les posa sur ses épaules et l’enlaça dans un mouvement tournant, autant pour la soutenir que pour lui signifier son amour, non plus intacte, mais renouvelé.
– Viens, allons dans ta chambre, tu dois te reposer.
Il l’aida à s’allonger sur le lit, cala un oreiller et s’assit en biais. Il vit le regard d’Elise changer, comme autrefois. Il prit sa main et la caressa délicatement.
– Jean, c’est incroyable que tu sois là ! Je reconnais ta voix, tes yeux, ton regard sur moi, ta façon si gentille de parler. Je sais que c’est toi… Alors, sur le site Elise et Jean, c’était bien nous ?
Il se tut, la regardant. Son air devint plus lumineux ; de grosses larmes rondes coulaient sur ses joues.
– C’est incroyable ! Toi, Jean, ici ! Comment ?
Remarquant ses lèvres sèches, il l’interrompit.
– Nous avons tout le temps pour parler, repose-toi, je vais t’apporter un verre d’eau.
Elle bu à petites gorgées dans le silence. Jean vit qu’elle commençait à réaliser sa présence.
– Raconte-moi, j’ai absolument besoin que tu me racontes. Pourquoi n’as-tu pas publié ta photo ? Comment as- tu fait pour me trouver ?
– Juste avant de m’inscrire sur le site, j’ai parcouru la galerie de photos, ouverts quelques profils afin de me rendre compte à quelles têtes, à quels mots j’aurai à faire. Ta photo est passée parmi des dizaines d’autres. Une ou deux minutes après une petite lumière a clignoté. J’ai retrouvé ta photo passée inaperçue : c’était toi ! Incroyable ! Je n’en revenais pas, à la fois estomaqué et pris par une excitation soudaine. Mais le doute était encore là. J’ai alors pris le temps de scruter les deux photos agrandies et je t’ai reconnue, c’était bien toi. J’étais sonné et j’ai pleuré comme un enfant, plutôt comme l’adulte retrouvant l’amour de sa vie. Mais que faire, comment ? M’inscrire sous mon vrai nom, avec ma photo était inenvisageable. On se serait croisé pour nous dire : tiens c’est toi ? C’eût été maladroit et même insupportable. Alors je me suis inscrit en publiant la photo d’un autre et j’ai visité ton profil. Tout cela s’est passé en quelques minutes, me disant finalement : je verrai bien. Un peu plus tard tu m’as envoyé un message automatique et un autre écrit de ta main. Tu connais la suite. Te trouver a été très simple : Argentant, une résidence pour retraitées, la description du jardin.
Au fil de son récit, le visage d’Elise prit couleur de rose claire. Deux ou trois fois elle se cala contre les oreillers pour plus de confort. Son regard n’était plus perdu, mais attentif, tendu par la curiosité, le besoin impérieux de savoir. Sans rire, elle souriait d’un sourire à la fois douloureux et amusé. Quand Jean se tut, le silence lui succéda. Ils se regardaient, main dans la main.
– C’est incroyable, je n’en reviens pas que tu sois là, répétait-elle pour mieux se convaincre du contraire.
– Lorsque j’ai envoyé à « Marie-Claude » le tout début de l’histoire Elise et Jean, pourquoi ne t’es-tu pas manifestée en tant qu’Elise, en sachant que c’était moi, Jean, qui écrivait. Il ne pouvait pas en être autrement.
Elise se redressa et s’assit en tailleur sur le lit.
– Je suis passée par mille émotions : la stupéfaction à lire ton premier texte avec lequel je t’ai reconnu, une joie retenue, la tristesse d’un triste passé, des confusions : tout un passé fait d’échecs successifs. Et puis je ne savais pas que tu m’avais reconnue, tu écrivais donc bien à Marie-Claude, non à Elise. Alors, tout comme toi, je me suis laissé aller à ce qui advenait, certaine qu’il ne pouvait plus rien arriver de pire que lors de notre décision de mettre fin à notre relation. Je pouvais me manifester à tout moment. Maintenant tu es là, mon amour.
– Je suis donc toujours ton amour ?
– Oui, tu l’as toujours été. Jamais je n’ai oublié ce que j’ai vécu avec toi. Mon amour d’antan pour toi n’est pas intact, mais il est bien là, je le sens.
Jean se leva, se pencha sur le visage d’Elise et, près de sa bouche, murmura.
– Tu veux bien ?
– Oui, répondit-elle en enlaçant son cou.
Pour la première fois depuis trente trois ans, ils s’embrassèrent de nouveau. Un long baiser de même saveur qu’autrefois. Penché vers Elise, en équilibre instable, elle le poussa vers sa gauche, il s’écroula à côté d’elle. Ils rirent ensemble. Elise se nicha contre son épaule.
– Pourquoi as-tu pris ce prénom, Marie-Claude ?
– Elise est un prénom pour toi, pour toi seul. Je ne voulais pas l’utiliser sur ce site. Le faire eût été me trahir, trahir mon amour pour toi. Il fallait donc que je sois une autre pour des hommes inconnus, qui, en fait, m’indiffèrent. Marie-Claude est l’autre de moi-même. Tout ce qu’elle a écrit est juste et vrai, y compris ses silences relatifs sur tes déclarations d’amour, tes réflexions philosophantes. Je voulais que tu saches qui était Marie-Claude et laisser Elise à sa discrétion. Et puis je voulais voir jusqu’où tu irais avec elle, et moi avec toi, Jean.
– En écrivant à Marie-Claude, je m’adressais à Elise. J’ai même écrit ceci en toute lettre.
– Comment pouvais-je être certaine qu’il en était ainsi pour toi, quand rien n’indiquait que tu m’avais reconnue ? Après tout, tes lettres pouvaient très bien s’adresser à une autre femme nommée Marie-Claude. Oui, je me suis attaché à Pierre, c’est à dire à toi, sans toutefois qu’Elise cède à toutes tes demandes. C’est d’abord Marie-Claude qui t’écrivait. C’était aussi une façon de jouer.
Ils revisitèrent ainsi leur histoire commune, partagèrent l’essentiel de leur vie après leur séparation, complétèrent Elise et Jean de détails.
– Elise, je suis venu pour ne plus te quitter. D’ailleurs je ne suis pas venu seul.
– Comment ça pas seul, avec qui ?
– Avec quoi, plutôt. Il y a dans une rue proche une camionnette dans laquelle se trouvent toutes mes affaires. Je suis venu pour te proposer que nous nous installions à Ver, dans ta maison.
Elise se coucha sur lui riant, l’embrassant frénétiquement. Chassez le naturel par la porte, il revient au galop par la fenêtre, pensa Jean heureux.
– J’ai envie de toi, de faire l’amour. Il y a tellement longtemps…
– Non Chérie, pas ici, pas dans la résidence de Marie-Claude. Sortons, allons dîner et nous irons à mon hôtel, le même que celui d’il y a trente trois ans. Ils sortirent. Jean conduisit Elise vers la tonnelle.
– Tu te souviens de tes mots : « Nous nous arrêterions sous la tonnelle et la vigne exubérante cacherait tous ces baisers amoureux que vous me feriez. » ?
– Oui. Et ils s’embrassèrent.
Elise et Jean s’installèrent à Ver. Ils nettoyèrent la maison et le jardin. Jean réalisa quelques bricolages, refit les peintures et installa ses affaires. Ils vécurent de grandes joies, des excitations de jeunes adultes amoureux.
Ils ne se marièrent pas, n’eurent pas d’enfants, vivèrent d’un amour tranquille et serein. Quand une tension surgissait, mûre, ils se faisaient face et chacun présentait ses remontrances, ses interprétations, sans que l’autre intervienne par un quelconque jugement ; c’était une règle d’or acquise non sans difficultés. Ainsi levaient-ils des malentendus, des non-dits, renforçant par là même leur amour. Ils parvenaient même à se dire ce qu’ils n’aimaient pas chez l’un, chez l’autre : un comportement, une idée, un acte ou une décision importante prise sans consultation. Une expérience salutaire qui leur fit comprendre qu’un désamour ponctuel était partie prenante de l’amour, toute détermination étant négation. Elise était la plus sensible dans ces moments là, à la fin d’une explication, elle demandait anxieuse : « Mais tu m’aimes toujours, hein ? ». « Bien sûr que je t’aime, même quand je n’aime pas ceci ou cela de toi, d’ailleurs je ne les aime pas de moins en moins. ». Ils riaient, s’embrassaient. Ils faisaient l’amour presque tous les jours, les exceptions venant de nécessités aléatoires, partout : dans la salle, la cuisine ou dans le jardin. Ils partageaient leurs fantasmes : pour Jean, c’était d’abord faire l’amour avec un autre couple, un fantasme qu’Elise boudait, préférant faire l’amour avec deux hommes. Les jeux les unissaient au plus haut point, témoins de leur complicité : à table, ils partageaient une bouchée de ceci, un bout de cela ou mangeait dans la mienne assiette avec leurs mains, sans fourchettes ni couteaux. Jean faisant la vaisselle et Elise la rinçant, ils s’arrosaient sans prévenir. Au lit, Elise jouait la morte façon la Belle au Bois Dormant et Jean, le Prince charmant, devait la réveiller autrement que par un baiser. Ils se faisaient des farces, se tendaient des pièges. Un jour, Jean annonça à Elise qu’il avait fait des recherches et trouvé un autre homme pour faire l’amour avec eux. Elise lui dit sur un air contrit : « Tu aurais dû m’en parler ». « Oui, je sais, on en parlera plus tard, parce qu’il ne va tarder à arriver, on va faire connaissance ». « Quoi ! », Elise en était baba et quitta la pièce. Quelques minutes plus tard, Jean l’avertit d’une voix forte : « Viens, le voilà ». Elise se précipita, pour voir qui ? Le facteur ! Jean, rigolard, la poussa gentiment de l’épaule en courant pour rejoindre ce dernier ; « Ah, c’est malin c’est malin ! Tu m’as bien eue, si je t’attrape, gare à toi. ». Ils riaient beaucoup sans jamais oublier de se dire chaque jour leur amour réciproque. Ils s’exprimaient sur le même mode : « Quand tu as… ». Leur vie sociale s’étoffait. Elise, invitait des amis d’enfance ou issus de sa vie professionnelle à Caen. Jean avait réussi à retrouver Michel par l’intermédiaire du journal ; lui et sa compagne vinrent une première fois à Ver puis régulièrement trois à quatre fois par an. Elise transforma le jardin en apprenant de plusieurs voisins la permaculture, afin d’y intégrer un potager. Jean proposa au Maire du village de créer un atelier d’écriture, que ce dernier soutint en mettant à sa disposition une salle et en assurant sa publicité. Leur vie quotidienne était agrémentée de longues promenades dans la campagne ou sur les plages de la côte : leur sport favori. Tous les ans, ils s’offraient un voyage d’au moins quinze jours dans des régions de France ou dans un pays limitrophe. Une seule ombre planait : avant même qu’Elise invite sa mère à Ver, cette dernière tomba gravement malade et mourut rapidement. Elise l’avait accompagnée dans ses derniers jours. Son compagnon eût la force de s’occuper de tout et Elise récupéra des tableaux, des dessins, des lettres, des photos et autres documents.
On les retrouva vingt trois ans plus tard allongés côte à côtes, main dans la main, élégamment vêtus. Sur une feuille blanche, punaisée au dessus du lit était écrit : Nous partons ensemble pour nous aimer éternellement.
Épilogue 2
Chère Marie-Claude,
Je suis heureux de vous avoir retrouvée. Contrairement à Elise pour Jean, vous ne m’avez pas reconnu au travers de mes écrits. Vous n’avez pas pu me reconnaître sur la photo puisqu’elle était celle d’un autre. J’ai usé de cette ruse pour vous retrouver, sans craindre que vous me rejetiez. Je gage que vous avez oublié en grande partie tout ce qui nous a uni un temps. Je suis bien Pierre, celui avec lequel vous avez correspondu il y a quelques mois, celui qui vous a envoyé un poème écrit à la main sur un papier marron, façon parchemin. Je ne vous en veux absolument pas d’avoir postillonné dans la soupe, notre soupe d’antan : « J’ai vécu un essai, qui a vite dégénéré en grossièreté que j’ai stoppé net ! », « Ce dont je vous ai vaguement parlé, n’était pas une histoire d’amour mais, plutôt une provocation : mots crus… ».Je ne me souviens pas que vous n’en ayez pas profité à l’époque, comme vous avez profité, à votre demande, de recevoir de moi une lettre érotique. « Ce n’est pas moi, c’est lui » est un classique quand la responsabilité de soi dans une relation n’est pas assumée. Restant discrète, vous n’avez pas insisté alors que je vous questionnais à propos de cette expérience passée, la nôtre. Vous n’avez pas rompu à cause des « mots crus », mais parce que vous n’avez pas supporté ma remarque concernant le fait que vous m’interrompiez très souvent au téléphone, de sorte que mon expression était limitée. D’où mon refus de nous téléphoner cette fois-ci. Le plus important et le plus heureux a été de vous retrouver telle qu’en vous-même aujourd’hui comme hier. Il y a en vous une femme « formidable », un adjectif que je reprends de la bouche de Jean, adressé à Elise. En vous informant dès le début que je cherchais une femme avec laquelle dialoguer sur l’amour, voire d’entamer une relation amoureuse imaginaire, vous avez accepté, sans me poser une seule question. Je vous ai tendu une perche en vous renvoyant quelques-uns de vos mots concernant notre expérience antérieure, comme « mots crus ». Vous m’avez répondu : « Si ça dégénère pour vous, on verra bien et on redressera la situation. ». Vous m’avez proposé d’écrire une histoire, dont vous avez choisi le titre, Elise et jean et le cadre de départ : « Nous sommes dans un train, il lit un livre, moi mon journal. Après quelques arrêts, nous arrivons à Caen. », « Voulez vous essayer d’imaginer la suite ? ». Vous connaissant, je n’ai pas été étonné de votre proposition. Tout comme je ne l’ai pas été par les réponses de quelques femmes à qui j’ai fait la même proposition, réponses sur lesquelles je passe ; disons qu’elles m’ont envoyé sur les roses, plus exactement sur des épines, qui ne sont pas celles des roses, mais les leurs. Pour la seconde fois, vous m’avez montré qu’il y avait en vous une femme amoureuse, qui aime l’amour, malgré tous les empêchements dont vous avez fait état. C’est cela même qui est magnifique : malgré eux – ou grâce à eux ? – vous avez gardé en vous quelque chose de son importance. La synthèse de vos lettes dans ce récit le montre bien. J’ai vécu avec vous des jours heureux, répondu à vos demandes à ma manière. Oui, vous êtes une exception, je le sais d’expérience. J’ai vécu le regret que vous ne vous soyez pas davantage engagé dans la rédaction de notre nouvelle et dans l’amour qui devait la nourrir. Mais puisque vous avez su me dire pourquoi, ce regret est parti. Si lors de notre première correspondance, nous avons commis la funeste erreur, de nous téléphoner, il n’en reste pas moins que ce moyen nous a rapprochés. Nos voix n’ont as été sans effets sur notre relation, comme nos longues conversations intéressantes, amusantes, souvent le soir ; je garde en moi des moments d’excitations, de plaisirs. Vous en avez aussi vécu. Au point que nous avons envisagé nous rencontrer réellement, à Argentan. C’est au fil d’une mise au point de ce projet que vous avez pris conscience des conséquences impossibles à assumer pour vous. Pour moi, il en allait autrement. Dans un élan de panique, vous avez donc rompu légitimement, définitivement ce que j’ai bien compris malgré ma forte déception. Ne m’en veuillez pas de mon subterfuge, qui nous a ouvert la porte d’une expérience épistolaire amoureuse. Je n’ai rien à ôter de tout ce que je vous ai écrit, comme je l’ai écrit. Voilà arrivée, Chère Marie-Claude, la fin d’Elise et Jean, de notre correspondance sur le site. J’ai pour projet de travailler cette première version. Réussirais-je sans vous ? Non, pas sans vous, avec vous présente dans ma mémoire. Je sais que vous aimez la douceur et la tendresse, alors je vous embrasse tendrement et doucement.
Pierre.

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