Octobre, novembre 2024

Le Mentir-vrai de
l’amour

« Qu’il est terrible de savoir,
quand le savoir ne sert de rien
à celui qui le possède ! »
Sophocle – Œdipe-roi


Avertissements

Le texte qui suit ne consiste pas du tout à produire un essai sur l’amour, je n’en ai pas les moyens. Ce qui m’intéresse, c’est d’analyser mes expériences amoureuses, d’exprimer ce que j’en tire d’enseignements sous une forme théorique et pas uniquement d’en témoigner par leur description, la plupart du temps lacunaire et partiale, et par quelques commentaires. Il s’agit donc d’analyser des constats pour en comprendre le sens et proposer autre chose que leur répétition.

Les contre-exemples que l’on m’oppose parfois n’entrent pas dans le champ de mon travail, bien qu’ils confirment, en tant que contre, l’existence de ce que j’essaie de théoriser ; ils ne peuvent donc en aucun cas annuler ce que j’expose. Ils indiquent uniquement l’existence d’une autre sorte d’amour que je ne conteste pas. De plus, le cumul d’exemples et de contre-exemples ne fait pas argument pour en révéler le fonctionnement et le sens car ils sont eux-mêmes issus du problème à traiter. Seul un travail d’analyse peut permettre de comprendre ce qui se joue, en suivant des causes aux conséquences, la logique du problème circonscrit et défini au mieux. Mes propos n’ont donc pas de valeur universelle, ils touchent à une sorte de relation amoureuse largement répandue ; il en existe d’autres sortes, heureusement.

Si la relation amoureuse se déploie et se stabilise dans le Mentir-vrai à l’avantage persistant des partenaires, qu’il en soit ainsi, je n’y vois aucun inconvénient. Cette position pourrait valoir si l’amour devenait véritablement ce qu’il annonce. Or, il n’en est souvent rien ou si peu. En effet, nous savons d’expérience que l’amour est une constante fragile dans nos histoires, toujours actualisé, recommencé dans d’infinies répétitions. Aussi, lorsqu’une souffrance s’impose et persiste conduisant à des échecs répétés, il faut bien s’interroger sur ce qui, étant persistant, persiste.

Ce texte est de type philosophant dans la mesure où je discute-critique un ensemble de discours et de pratiques. A ce titre, il n’est ni de nature sociologique ni psychologique, même si j’utilise certains concepts de la psychologie comme marqueurs de certains propos, sans pour autant les mettre en œuvre en tant que tels. Mon propos est ailleurs : réfléchir à quelques conditions de sortie du Mentir-vrai pour tenter de faire advenir un amour réel-authentique. Je règle donc ici certains comptes avec ma conscience actuelle et d’autrefois.

Rapports entre réalité, réel et vérité

Dans le langage courant ou même savant, réel et réalité sont considérés comme des synonymes, au point de substituer l’un à l’autre.

Je nomme réalité ce qui règle le rapport d’une personne au réel. Elle nomme donc une relation subjective au monde, principalement issue de nos sens, mais pas que. Réalité peut exprimer un dépassement de l’horizon borné de nos sens en nous informant rationnellement, par la raison, sur ce qu’ils révèlent.
Le réel est ce qui existe objectivement en dehors de la conscience ou de la connaissance que nous en avons (ou pas). Dire « le Soleil brille » atteste le fait de voir sa brillance, et personne ne pourra me faire dire le contraire ; ma réalité est qu’il brille à mes yeux, c’est indiscutable, soit la reconnaissance visible, une conséquence sensible de son fonctionnement. Mais il n’est pas possible que ce que je vois soit le tout de sa nature car le réel du Soleil, son essence en tant qu’astre, réside dans son fonctionnement thermonucléaire (la fusion), fonctionnement inaccessible à nos sens.

Il en va de même pour l’illusion de l’amour, qui existe bien comme réalité propre à chacun.e. En tant que telle elle possède une valeur d’objectivité : elle existe, elle est la réalité d’un sujet illusionné, mais son réel est ailleurs.
Un exemple significatif en la matière est le phénomène du mirage : il est une illusion d’optique due à la déviation des faisceaux lumineux dans une atmosphère où la température, la pression et l’humidité ne varient pas verticalement selon la normale. La déviation de ces rayons donne l’impression que l’objet que l’on regarde est là, alors que son emplacement réel est à un autre endroit.
Pour lever l’illusion de l’amour, il faut donc faire un pas de côté critique ou être confronté à un événement d’une gravité telle que sa conscience émerge soudainement : « J’avais des illusions, mais c’est fini. ». Le point de rencontre de ces deux termes, réalité-réel, consiste donc dans la reconnaissance de ce qui existe effectivement, sous deux modalités différentes : subjectivité et objectivité.

Il est courant d’entendre : « Tes vérités ne sont pas les miennes », cela au titre d’un « vécu » ou d’un « ressenti » qui serait différent, voire opposé. Au nom de réalités subjectives, la vérité en amour serait donc inatteignable, voire indiscutable (comme les goûts et les couleurs, dit-on à tort. Voir, par exemple, les critiques-polémiques dès le début des premières peintures impressionnistes). « Vérité » serait le nom donné aux témoignages exposés. Cependant, il est remarquable de constater à travers eux des faits, des affects, des histoires similaires où la question de la souffrance prend une dimension commune. C’est à ce titre qu’il convient de chercher les causes d’une vérité à objectiver, pour ne pas laisser le Mentir-vrai dans son obscurité relative, sans pour autant les épuiser toutes, la « Vérité » avec. Il est possible de la circonscrire, de l’approcher à la fois au titre des individualités prises à part, et à celui d’un problème social massif et récurrent. Sa validité réside dans cette double reconnaissance en faisant de l’amour un objet d’études (objectivation). La question est donc de savoir si ce que je pose est vrai et juste (relativement), si le réel de l’Amour (l’Amour grand-A) et l’amour réel (petit-a) se confrontent en de nombreuses contradictions générant des crises et des souffrances de tout ordre. J’essaye de raisonner à partir d’expériences, de faits avérés, aisément constatables dans de nombreux couples et qui en font un phénomène social. Les analyses que je propose sont sensées mettre à jour le sens d’évènements dramatiques, qui en aucun cas ne peuvent le faire advenir. Si une vérité est relative à son objet, peu ou pas extensible à d’autres, elle ne peut être absolue. Ce qui importe est de tendre vers elle, dans un mouvement jamais achevé. Les désaccords d’analyse ne sont donc pas à exclure, mais à intégrer dans ce mouvement de recherche, pour des amours toujours mieux compris et accomplis.

I – L’Amour grand-A, l’amour petit-a


1 – La déclaration « Je t’aime », inaugurale

Il faut partir d’un point de commencement : la déclaration « Je t’aime », qui engage. D’expérience, nous savons que cette déclaration s’énonce au cours de la rencontre en voie de commencement. Si la déclaration est réciproque, et elle l’est bien quant à ce qui nous intéresse (pour aimer, il faut être deux), les partenaires s’engagent dans une relation amoureuse avec tout ce qu’elle charrie de désir, d’affects, de sensations et d’émotions, de pensées, d’images, etc. Ils sont amoureux, se le disent, répétant « Je t’aime », depuis des états physiques et psychiques producteurs et mobilisateurs de plaisirs ; ils s’aiment et en sont heureux. Si ce que je décris là est communément correct, alors il faut admettre que la déclaration « Je t’aime » est inaugurale : elle est l’annonce d’une promesse au présent, ouverte sur un avenir assuré et irréfragable, semble-t-il. Les amoureux convaincus de l’être, ils le sont effectivement sans tricherie apparente, sincèrement, filent le « parfait amour », comme on dit. Le caractère inaugural de la déclaration n’a aucun rapport avec quelques émotions fortes d’un début d’être amoureux car elle ne coïncide pas nécessairement avec lui. Elle est inaugurale dès qu’elle est prononcée, quelles que soient les conditions de son énonciation. Les conditions remplies, le sujet amoureux fait sa déclaration : « Je t’aime », en temps et en heure. Elle ouvre la porte à une histoire désirable dans une relation amoureuse vécue et dite comme telle. Trois mots pour une suite à faire vivre.

2 – Une déclaration inaugurale et terminale, qui suffit

Or, cette assurance pose un premier problème : si la déclaration est bien inaugurale, comment les amoureux peuvent-ils être si affirmatifs ? Je ne fais pas référence ici aux aléas exogènes de leur amour, aux contraintes plus ou moins prévisibles de la vie quotidienne, rendant la disponibilité à l’amour fragile, mais bien à ce qui le constitue de l’intérieur, symbolisé par cette déclaration et sa répétition. Cette sûreté vient du fait, que la déclaration inaugurale est investie comme étant aussi terminale, sans que ces deux qualificatifs fassent l’objet d’un dialogue amoureux, de sorte que leur caractère probablement contradictoire échappe à leurs consciences, exactement comme deux amoureux sous la pluie, tombant sans prévenir, ne sont nulle part ailleurs que dans leur enlacement. Ce double caractère de la déclaration est pourtant bien un produit, il est là présent, réellement existant. Autrement dit, l’expression « Je t’aime », inaugurale et terminale, quitte à la répéter au risque d’en faire une formule, doit suffire ; elle est censée tout dire sans autre précisions-développements, et, en effet, elle suffit. Heureux de se l’entendre dire et d’en rester là, les amoureux n’ont pas à en parler puisque c’est avec cette déclaration qu’ils se rassurent. Ne dit-on pas que l’amour rend aveugle ? Aveugle à lui-même ?

Les amoureux y croient fermement, car la rencontre amoureuse est d’abord un surgissement, une éruption d’émotions et de sensations, une attirance irrépressible où les amoureux se déclarent tels. Ce qui est véritablement « incroyable » dans ce moment bien réel, est que plus rien ne compte : les amoureux sont seuls au monde, pétris de nouveautés, jusqu’à « oublier », refouler, les amours défaits, particulièrement le dernier. C’est comme s’ils étaient affectés pour la première fois, une première effaçant toutes les autres premières fois. Et comme la première fois, qui n’est finalementque l’avant-dernière, ils s’impressionnent d’une nouvelle promesse, qui n’est, elle aussi, que la répétition des précédentes. Ils ont l’impression de vivre au présent un instant entièrement propre à leur complexion respective, une sorte de modalité naturelle. Ne dit-on pas : « On s’est plu tout de suite, c’était évident, on est fait l’un pour l’autre » ?

Etant terminale l’accession des amoureux à la symbolisation de leur amour réel, l’amour petit-a, est barrée puisque tout est dit. Il s’ensuit que le réel de l’Amour et l’amour réel, contradictoire, ne peuvent en l’état absolument pas ouvrir la voie à un autre amour Voilà le drame !

3 – Premières fissures

Jusqu’au moment de l’apparition des premières fissures, à peine entrevues, puis d’autres plus marquées ; des premiers doutes, des premières disputes à l’occasion d’une attitude ou d’une parole quelconque déplaisante : autant de prétextes. Une frustration-déception s’impose plus nettement. A la question « Tu m’aimes ? », énoncée sur le ton d’une inquiétude ou exclamative, chargée d’espérance (ce qui en dit déjà long), qui n’a pas entendu ou proféré la réponse : « Oui, je t’aime, je te l’ai déjà dit, tu sais bien », éventuellement sur un léger ton d’agacement ou de mise à distance neutralisante ? La déclaration « Je t’aime », sa répétition censée suffire à le faire savoir, ne suffit plus, plus du tout. Ce qui émerge, c’est le caractère équivoque et même énigmatique de la déclaration. Que peut bien en effet signifier « Je t’aime » en l’état ? Il faut remarquer qu’elle est abstraite ou métaphysique : en soi, elle ne peut rien porter de la matérialité de l’amour, comme de dire « le Soleil brille » ne peut rien révéler de sa nature thermonucléaire.
1 – La déclaration « Je t’aime » est logiquement inaugurale, son statut est ignoré ;
2 – Elle est en même temps terminale puisque la déclaration en soi suffit à poser l’amour avec assurance, elle aussi ignorée dans son statut ;
3 – Il advient, suite logique, qu’elle ne suffit plus et le doute s’installe avec sa kyrielle d’affects tendant vers des formes d’une négation de l’amour.

4 – Illusion amoureuse et imaginaire

Les points un et deux forment ce que j’appelle l’illusion amoureuse. Pourquoi ? Parce que la déclaration « Je t’aime » ne peut pas être à la fois inaugurale et terminale, sous un double statut ignoré, durer dans son ignorance, à la satisfaction des amoureux, alors que cette déclaration ne peut annoncer rien d’autre qu’un pari, une mise à l’épreuve au moment où rien n’est joué, encore moins acquis.

Jusqu’au moment où arrive le point trois, une sonnette pouvant alarmer les amoureux sur la nature de leur relation, mais qui, la plupart du temps, va les séparer, faute d’avoir pris conscience du caractère illusoire de cette déclaration. Du « Je t’aime » réciproque, ils passent à chacun pour soi dans l’adversité, en jouant leur partition respective contre l’autre. De l’amour déclaré commun, les amoureux renvoient la responsabilité du désamour en cours à la personnalité isolée de l’autre, niant la mutualité de cette responsabilité singulière pour chacun.

Le problème, qui complique sérieusement la relation amoureuse, réside dans l’ignorance ou la méconnaissance de cette illusion, dont la fonction est sa sauvegarde, donc de la taire. Pour les amoureux, elle n’existe pas, elle est irrecevable depuis l’extérieur (allez dire ça, et voyez comment vous serez accueilli) et inconcevable à l’intérieur de ce qui les unit. Pourquoi ? Parce qu’elle fonde de part en part leur réalité relationnelle que personne ne peut leur arracher. Oui, c’est là leur réalité en tout point légitime, elle existe bien ; vivante elle se joue dans la concrétude, la matérialité de leur vie commune. L’illusion a donc un caractère d’objectivité, elle existe en tant que telle, mais subjectivement ignorée. Est-elle pressentie ? Probablement du fait même d’expériences antérieures de même nature desquelles aucun enseignement n’a été tiré, d’où la répétition et la conservation de l’illusion. Pressentie, mais jamais mise au jour, elle est accompagnée et recouverte par tout un jeu imaginaire, chacun.e fantasmant son amour pour l’aimé.e. Sa fonction est à la fois de conserver l’illusion tout en la relativisant imaginairement pour l’accommoder.

Illusion et imaginaire forment ce que j’appelle l’Amour grand-A :  l’habillage romantique de l’Amour confirmé en même temps que caché. En effet, comment dire à son-sa partenaire : « J’imagine que tu m’aimes » ou « Tu sais, notre amour est illusoire » ? A défaut d’être partagé entre les amoureux, ce qui peut arriver sous certaines conditions, ils en témoignent à l’extérieur, auprès de leurs amis.es, de confidents, avec plus ou moins d’inflation dans l’expression, soit pour illuminer l’amour, qui est aussi une valorisation de soi, soit pour s’en plaindre. Illusion et imaginaire vont comme deux amants inséparables. L’un est le symptôme de l’autre et comme tout symptôme ils montrent autant qu’ils cachent. De là l’Amour grand-A sous les formes d’un romantisme plus ou moins éculé, mais sensé dire l’amour, cet amour là, le leur. Des productions de toutes sortes en témoignent : films, pièces de théâtre dites de boulevard, romans de gare, qui se vendent comme des petits pains, sites dits de rencontre, etc.

L’illusion prime sur l’imaginaire, dont la fonction ignorée est de la recouvrir, pour lui offrir ses plus beaux habits. Du coup, l’imaginaire, bien que différent de l’illusion, s’en rapproche jusqu’à y être éventuellement confondu. Cette confusion est d’autant plus aisée que tout imaginaire prend sa source dans nos réalités (ou dans le réel). Un pur imaginaire complètement détaché de nos rapports au monde n’existe pas et ne peut pas exister. Au contraire, le monde nous inspire des récits. Tous les romans en témoignent, y compris ceux les plus avancés dans la science-fiction. Jules Vernes n’a pas inventé de toute pièce le Nautilus ; attentif aux sciences et aux techniques de son époque, il a génialement anticipé, dans l’histoire du capitaine Nemo, les premiers travaux et expériences en matière de submersibles. Il ne pouvait pas non plus être insensible à des propos présentés à l’époque comme des hypothèses scientifiques : d’où son Voyage au centre de la Terre, qui illustrait la quasi certitude de certains que la Terre était creuse.
Alors, on s’aime comme on peut, comme se sont aimées des générations, fatalement. La stabilité du couple parfois évoquée pour contester l’illusion romantique alimentée d’imaginaire ne tient pas. La meilleure preuve est qu’il existe de nombreux couples stables dans le désamour ou le Mentir-vrai. Ils s’adaptent, composent (notamment pour des raisons de dépendance économique) et l’habitude s’installe : « C’est comme ça », « Tous les amoureux vivent la même chose », « L’amour est conflictuel, on s’en sort pas, c’est toujours la même chose ». Une habitude qui dit leur renoncement à une autre sorte d’amour ou à une séparation.

5 – Le paradoxe de l’Amour grand-A. L’amour petit-a

D’où il ressort un terrible paradoxe : c’est dans l’Amour grand-A que naissent et se conjuguent tous les ingrédients de son échec, au moment même où il apparaît comme le signe d’une encore possible réussite : enfin l’Amour ! Cet échec est en fait celui d’une illusion, d’une fable insues, échec dont on devrait pouvoir se réjouir. Mais impossible ! Car ce paradoxe est soutenu, dans le processus même de l’Amour, par la nécessité en sa ferme croyance et par son corollaire non moins nécessaire : le refoulement-déni de l’amour petit-a.

Les Amoureux hébétés se trouvent alors absolument démunis, l’enchaînement des choses et leur vacillation échappant « miraculeusement » aux causalités de leur échec. Par méconnaissance de ces dernières, c’est bien sûr l’amour petit-a qu’ils confirment comme objet refoulé ou résistant, l’échec confirmé de l’Amour étant le signe de sa présence active, souterraine. L’Amour grand-A est donc le symptôme de l’amour petit-a refoulé, son expression la plus éloquente. Il y a là une sorte de naïveté, qui peut être touchante, mais qui déclenche des désorientations ravageuses après les premiers émois passionnels.
Son utilité est d’éviter de nous coltiner avec l’amour réel petit-a, d’occulter sa permanence, sa puissance et de le taire. Dans ces mouvements contradictoires la fonction de l’Amour est de limiter drastiquement ou même d’interdire, une introspection de soi, conséquemment de la relation amoureuse. L’Amour prend la forme d’un masque afin de nous faire accroire que ce dernier nous représente, quand il n’est porté que par un autre de nous-mêmes. Il est le voile jeté sur l’amour petit-a afin de ne pas le voir tel qu’il est, par crainte de lamentables découvertes. Au nom de l’Amour conformiste, les amoureux ne peuvent pas voir que sous sa fatalité loge l’amour petit-a, loin de pouvoir entrevoir que la reconnaissance cet amour-là est précisément celui qui recèle la possibilité d’un amour d’une qualité supérieure.

6 –  L’amour petit-a refoulé ou objet de résistance

Je soutiens que ce qui fait défaut, passé le temps des premiers émois, est l’absence de toutes déclinaisons de la déclaration, source des premières souffrances.

En effet, telle qu’elle est, elle ne porte en soi aucun autre sens que celui de son illusion et de l’imaginaire qui l’accompagne, soit la source de frustrations elles-mêmes objets de silence : les amoureux à part eux ne se sentent plus aimés autant et comme ils le voudraient. Répéter « Je t’aime » tout en évoquant une frustration venue de l’autre est indisable, indicible. Ou alors c’est l’entrée dans un conflit : « Je le savais, tu ne m’as jamais aimé.e », le prélude annonçant un possible drame. Alors, on se tait, on encaisse.
Ludwig Wittgenstein nous prévient : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. », à quoi Jacques Derrida répond : « Ce qu’on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l’écrire. ». Alors, qu’est-ce qu’on ne peut pas dire, pas même écrire ? C’est la question non posée, sans réponse :
EN QUOI et COMMENT m’aimes-tu ?
Poser ces deux questions et y répondre c’est nécessairement entrer dans l’amour petit-a tel qu’il est, à moins de vouloir user de mensonges et de ruses en continuant à jouer l’Amour grand-A.

L’amour petit-a, pour le dire sans fioriture, de façon brute, comme une matière première à travailler, est de peu en nous, petit ou mesquin, étroit ou égoïste : un amour mal foutu.
Cette affirmation est vécue comme un scandale, irrecevable, l’objet d’un déni avant tout examen. Ces réactions ne mettent-elles pas le doigt sur quelque chose de très sensible, qui pourrait bien être une reconnaissance contrariée du contenu et des formes de l’amour petit-a ? En effet, pourquoi tant de colère, d’outrage et d’exclamation : en quoi serait-elle suspecte ? Enoncerait-elle une vérité dérangeante au point d’être insupportable ? Léo Ferré chante : « La vérité c’est dégueulasse. ». D’autres trouveront quelques raisons de poser cette affirmation, tout en la qualifiant d’excessive. Dans tous les cas, la poser ainsi, portant une vérité à élucider, vise à déclencher une sorte de réveil, afin de mettre à l’ordre du jour ce qu’il en est de l’amour en nous, historiquement déterminé par nos éducations, notamment lors de notre enfance, avec ce que nos parents nous ont transmis d’amour en eux et plus largement ce que les relations sociales en font. Car quoi qu’il en soit de nos amours passés, ils comptent, font trace et déterminent sensiblement nos amours d’adultes.

Or, l’évocation de ce passé est souvent problématique : soit il déclenche des souvenirs plus ou moins pénibles, relégués dans une autocensure plus ou moins ouverte-fermée, « Ça sert à quoi d’en parler ? », tout en en parlant un peu ; soit il fait l’objet de refoulements rémanents dont le signe extérieur le plus significatif est le déni, qui en exprime l’existence par le refus obstiné d’y faire face. Ce refus concerne les comportements-attitudes jugés insatisfaisants, voire opposés aux attentes de chacun.e issus de cet amour petit-a mal foutu : ils sont les signes visibles, de nos rapports conflictuel à l’amour. Cela a pour conséquence l’impossibilité de traiter les frustrations, les disputes, les agressivités et la violence. Ainsi se trouve confirmer la teneur de l’amour petit-a. Chacun.e le sent bien, intuitivement ; l’inconscient chatouille, telles les fumeroles d’un volcan annonçant une imminente explosion.

Mal foutu ? Il y aurait à dire, par exemple, sur le petit jeu des oppositions binaires entre qualités et défauts, leur fonction dans la vie amoureuse, particulièrement ce phénomène infernal qui consiste à projeter vers l’autre, pour le lui reprocher, ce qui nous appartient d’amour petit-a. Le masque grand A n’empêche donc nullement la manifestation de l’amour petit-a petit, il le cache jusqu’à son apparition sans fard.
C’est bien l’amour petit-a, réellement  présent, actif, qui nous travaille souterrainement, qui sonne les cloches, l’Amour étant son expression idéalisée, par définition inatteignable. Les vacillations et leurs conséquences viennent moins de l’Amour que du refoulement de l’amour petit-a, et du contraste entre les deux ; les souffrances associées marquent le retour imparable du refoulé. C’est donc lui qu’il s’agit de mettre au jour, de visiter, d’extirper de ses propres entrailles.
Mais ce mouvement fait peur parce que les amoureux pressentent le risque de découvrir que l’amour réel est loin d’être conforme à son idéal projeté dans l’Amour. Ils pourraient bien découvrir (ne le savent-ils pas déjà, au moins intuitivement ?) que l’amour en eux n’est pas toujours joli-joli, jusqu’au cauchemar. Il vaut donc mieux vivre d’Amour, une enflure fantasmatique, que d’amour à aller chercher en nous, chez l’autre.
Et quand dans l’amour nous vivons des expériences de joies, de bien-être, nous les banalisons au prétexte qu’elles ne sont pas assez intenses, bien trop furtives et le plus souvent arrachées (que d’efforts !) à nos vies de labeurs, cela en comparaison avec l’Amour grand-A toujours pur et merveilleux.

Il y a pire, si j’ose dire : l’impossibilité de dire quoi que ce soit d’une pensée, d’une émotion-sensation ou d’une attitude, d’un acte non apprécié, déplaisant, de l’un ou de l’autre, sans se voir accusé (ce verbe raconte déjà toute une histoire) de désamour : « Si tu m’aimais, tu ne me dirais pas ça. ». Badaboum ! Le nec plus ultra de l’Amour grand-A romantique serait d’aimer inconditionnellement, sans reste. A quel titre ?
Les amoureux (re)découvrent, chacun pour soi, le sentiment de ne pas être aimé comme ils le souhaitent, en pointant du doigt toutes les insuffisances de l’autre, en continuant d’ignorer que ce doigt est celui de l’amour petit-a non dit. Comment pourrait-on aimer dès lors que le réel de l’Amour est de taire l’amour réel, soit d’en faire un tabou ? Alors, évidemment, comment supporter une remarque, une analyse, une proposition assimilée à du désamour ? Comment poser et répondre aux deux questions « En quoi et comment m’aimes-tu ? », quand à dire « Je t’aime » suffit à faire le bonheur des amoureux ? La question minimale « M’aimes-tu ? », semble suffire, suivie d’une réponse minimale , en miroir « Tu sais bien que je t’aime, ch’te l’ai déjà dit. », suffit aussi. C’est là le point de rencontre des rapports imbriqués entre ce qui est banalement dit et le silence sur ce qui pourrait être dit sous la forme des questions posées plus haut et des réponses.
C’est comme si l’existence d’affects contradictoires entre ce qui est dit et ceux restant non dits, souterrains, suffisait à faire vivre l’amour tout court, sans que leur partage soit jugé d’amour. De résistances en d’inhibitions le silence s’impose : nous n’en parlerons pas. Taire réciproquement l’amour petit-a, ne pas l’accepter tel qu’il est, en subir tous les désagréments, n’est possible que parce que le silence « arrange » les protagonistes : le silence de l’amour (tout court) est avant tout le silence SUR l’amour petit-a.

Il y a plus : Qu’aimes-tu en toi qui te fait m’aimer ? Qu’aimes-tu de moi que tu n’as pas ou à l’avoir que tu n’aimes pas pour toi ? Je pourrais en formuler d’autres. Les poser et y répondre nous met au cœur de l’authenticité de l’amour (tout court), qui s’oppose à la sincérité intérieure, à l’illusion, à l’imaginaire de la déclaration. C’est donc la quasi inexistence de paroles significatives qui obère la possibilité d’un autre amour.

Que l’amour petit-a soit refoulé, objet de résistance ou habillé, c’est toujours lui qui s’impose, qui nous gouverne. D’où l’importance de le reconnaître pour ce qu’il est, qu’il nous plaise ou non, car c’est uniquement à partir de lui qu’il sera possible de créer un amour de qualité supérieure, un amour propre aux amoureux. Je ne vois pas d’autres voie.

De plus, ce que les Amoureux « ignorent » est que l’autre surgissant est lui-même toujours-déjà affecté autant que soi-même. L’affectation ne relève pas de la génération spontanée, elle n’est pas native, même au titre d’un coup de foudre, mais est au contraire celle d’un être constitué dans-par une histoire où les configurations de l’amour sont déjà-là, ce qui signifie que nous sommes des êtres fondamentalement hétéronomes, c’est-à-dire déterminés par des phénomènes extérieurs puissamment incorporés.Le sentiment amoureux n’est donc pas une disposition propre à l’individu pris à part (qui viendrait d’où ?), mais une production, une pratique sociale partagée.
Tous les corps individuels sont des champs de bataille passionnels, de scènes conflictuelles où se déploient des affects devenus antagoniques, dont la résultante se terminera par tels ou tels autres mouvements des corps, par telles ou telles décisions selon l’état des protagonistes : la séparation à l’amiable, l’appel à l’institution judiciaire et, dans le pire des cas, le recours à l’homicide. Il faut écouter ces hommes affirmant : « Je l’ai tuée par amour, je l’aimais » absolument, dénués de tout sens critique, ayant probablement grandi sans amour, parce qu’ils disent ce que l’amour romantique patriarcal, l’individualisme de la propriété privée (Ma (adjectif possessif) femme m’appartient) peut générer de violences.

S’il est juste de soutenir que les affects sont essentiellement les éléments de l’amour, ceci ne revient pas du tout à le réduire aux seules sensations-émotions en ignorant que le sentiment amoureux à sa part d’idées, de valeurs, d’argumentation, parfois de rationalité, et inversement : toute idée-valeur est porteuse d’affects. Il existe des idées-valeurs dont nous disons à raison qu’elles ne nous font rien ; d’autres nous donnent instantanément l’envie de nous battre pour elles ou contre elles. Quelle est la différence, sinon que les unes nous arrivent chargées d’affects et pas les autres ?

Faut-il donc suivre Jacques Lacan ? : « L’amour, c’est offrir à quelqu’un qui n’en veut pas quelque chose que l’on n’a pas. ». Sous cette forme paradoxale tout est dit, à l’exclusion de l’affirmation d’un possible autre avenir de l’amour : le pari audacieux, non sans fondement, d’un amour authentique créé dans une relation singulière.

Enfin, l’acceptation et l’exploration de l’amour petit-a peut permettre un autre cadrage : « Je te parle ainsi parce que je t’aime, non pas parce que je ne t’aime pas ou plus. », « Si nous nous aimons mal, alors cherchons à nous aimer mieux ». C’est l’amour petit-a dévoilé qui peut autoriser les amoureux à faire état de différences de conceptions, de goûts, de choses et d’autres, soitleurs différences, leurs altérités singulières, sans pour autant remettre en cause leur désir de s’aimer. Ainsi se renforcent-ils dans l’acceptation de l’autonomie de chacun.e. Il ne s’agit donc pas de se contenter de l’amour petit-a, mais de le faire vivre comme base incontournable d’un amour nouveau et de le symboliser au mieux de ce qu’il est comme amour réel.

7 – La symbolisation : mots et gestes

Elle introduit le fait que l’amour en tant que tel n’a pas d’existence propre : on ne peut ni le voir ni le toucher. Seuls les mots et les actes qui l’expriment informent l’autre de sa présence. Sans les mots-gestes de l’amour, comment savoir ?
Certes, il existe des signes, mais ce sont des signes encore ambigus, équivoques, incertains quant à l’amour ; ils peuvent porter autre chose que lui. Ils ne prennent toute leurs significations concrètes (un bouquet de fleurs, un baiser, une caresse) qu’associés aux mots de l’amour et donnés de façon accordée, ajustée. Les mots seuls peuvent aussi ne pas suffire, aussi évocateurs soient-ils ; ils peuvent faire l’objet d’un doute de sincérité. Enlevez les uns ou les autres et l’amour devient bancal.
Il est commun d’entendre une femme questionner son amoureux : « Ah, des fleurs, merci. Parce que tu m’aimes ? », et lui de répondre : « Oui, Chérie, parce que je t’aime ». Pourtant, cette femme reconnaît immédiatement le sens du signe que représente le bouquet, mais elle a besoin d’entendre son amoureux lui confirmer le sens de ce signe avec les mots adéquats.

Symboliser est donc l’exercice qui consiste à mettre en mots et en gestes, simultanément, cette chose immatérielle qu’est l’amour. C’est par et avec eux qu’il se matérialise, devient une chose concrète. Ne dit-on pas : « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour ? ». Encore faut-il qu’il s’agisse bien d’amour et non d’une ruse. En tout cas, ne pas accéder à la symbolisation de l’amour, ne pas savoir la donner ou la recevoir, pose des problèmes douloureux pouvant conduire à des conflits inextricables. Elle engage la cohérence et la congruence entre les actes et les paroles sous des formes adaptées comme la douceur, la tendresse, celle d’une surprise heureuse, etc., conférant à l’amour un sens le plus univoque possible. Ainsi, lier la parole aux gestes permet aux amoureux une entente la plus harmonieuse possible, propice à la création d’une relation singulière, originale, vécue comme telle. Seule la symbolisation de l’amour réel, l’amour petit-a, interne au couple est nécessaire pour un renouveau de ce dernier puisque l’Amour est à lui-même sa propre symbolisation.

8 – Un amour d’une autre qualité

Le traitement, si traitement il y a, nécessite de la part des amoureux la capacité de reconnaître mutuellement ce qui ne va pas, c’est-à-dire l’amour petit-a caché, recouvert vainement par l’Amour grand-A. On ne résout pas un problème en le niant ou en le banalisant. « Traitable » indique une potentialité, rien de plus. Le traitement effectif dira l’entrée des amoureux dans une tentative d’exploration, éventuellement de résolution d’un conflit, sans qu’ils puissent anticiper ce qui en résultera : soit la confirmation d’un amour à renouveler en ses formes et contenus, soit la décision de se séparer, au moins à l’amiable. Dans les deux cas, ils se montreront qu’il est possible de mettre au jour en quoi consiste le Mentir-vrai de l’amour, ce qui peut advenir quand on y fait face avec l’amour petit-a. C’est dans ce face à face que l’expérience amoureuse peut faire l’objet d’enseignements sans lesquels elle n’est pas à proprement parler une expérience, mais uniquement le renouvellement des répétitions antérieures, dont le coût est perpétué.

La sortie progressive ne peut donc être que radicale à partir d’une double prise de conscience ; le réel de l’Amour dans toute sa sincérité n’est pas véritablement un amour réel authentique. Le premier appelle le second sous une condition nécessaire : identifier son caractère illusoire-imaginaire tel qu’il est joué dans son présent romantique et, dans un même mouvement, explorer l’amour réel petit-a, qui nous constitue historiquement en tant que personnalités amoureuses. Cette confrontation aux termes contradictoires oblige les amoureux à faire un choix : on ne peut, en effet, pas vivre d’amour et d’eau fraîche et en même temps prétendre à un amour authentiquement épanouissant.
Ce passage en continuité ne peut se faire qu’en prenant en charge, au sens fort, l’amour tel qu’il est, quel qu’il soit, reconnu comme il est, non pour le perpétuer en ses formes initiales, mais pour créer à partir de lui un amour à deux, nécessairement nouveau, à ce titre jamais idéal. L’entrée dans un tel processus est la possibilité d’une nouvelle intimité afin de faire de l’amour authentique le lien non moins authentique entre deux personnalités hétérogènes l’une à l’autre.

Rimbaud a écrit : « L’amour est à réinventer, on le sait ». Je note que la seconde partie de sa phrase est souvent omise, faisant d’elle l’énoncé d’un principe volatile. Or, c’est la seconde partie qui donne à la première toute sa puissance potentiellement révolutionnaire : « on le sait. », mais « on ? » fait comme si « on ? » ne savait pas. C’est l’insu, ce qui est su, mais ignoré comme savoir.

L’amour petit-a revisité est donc le seul moyen de subvertir l’Amour grand-A, qui serait la seule réponse à notre désir-besoin d’aimer, alors qu’il est le régime des faux-semblants. C’est évidemment une catastrophe, et même un scandale, puisque ce faisant il faut se débarrasser de lui, tellement jouissif par tous ses attraits. Mais il est des catastrophes-scandales potentiellement heuristiques. Bien sûr, ce double travail est très difficile, ceux, celles qui s’y sont attelés.es le savent, quant aux autres, ils le redoutent. Mais admis comme une nécessité partagée, désirable, il permet la reconnaissance du Mentir-vrai de l’amour comme une impasse douloureuse, dont la présupposition positive est l’existence potentielle d’un amour d’une nouvelle sorte à créer : c’est là la seule marge de manœuvre des amoureux. Oui, l’amour authentique est création et il ne peut être que de petit-a d’un genre nouveau, parce que créé et non plus reproduit. Il est acceptable, et même juste, de qualifier l’amour authentique de symbiotique dans le sens d’une relation mutuelle entre deux personnes différentes et autonomes, bénéfique pour chacune d’elles et pour le couple. C’est sur cette base seule, je n’en vois pas d’autre (si non, laquelle ?), assumée, partagée par les amoureux que devient possible la création d’un amour original propre à eux dont ils n’auront plus à espérer l’advenue (espérer c’est attendre, du verbe esperare). Création signifiant leur création, la leur, au plus prêt d’eux car l’amour c’est eux et non plus l’amour soumis à la fatalité de ses normes et modèles dominants.

9 – Politique de l’amour ?

Doit-on s’étonner des drames de l’amour dans un monde travaillé par des violences multiformes, des processus d’exploitation, de domination, par des aliénations, qui nous dépossèdent ? Où est l’amour dans ce monde ? Il faut bien reconnaître qu’il est une denrée plus que rare, logiquement quasi inexistant ou détruit à peine né, sans autre horizon que son impossibilité à le développer. Les rapports sociaux dans lesquels nous vivons forment à la fois l’origine et le terreau de ce que j’analyse comme étant le réel de l’Amour et celui de l’amour réel. Il serait aisé, mais laborieux, de montrer l’omniprésence des mensonges, des hypocrisies et des manipulations dont nous sommes les réceptacles, parfois les auteurs. C’est dans ce monde que survit le Mentir-vrai : il en est l’expression et la confirmation ; sa fatalité est le miroir de la fatalité de ce monde, l’un et l’autre se mirant dans la croyance qu’il ne peut pas en aller autrement, malgré tousles signes minoritaires, qui en démontrent le contraire. C’est là l’éternel problème de l’expression « Changer la vie », dont les enjeux ne sont guère en voie (ni en voix) de résolution, à peine en voie et en voix d’élaboration intellectuelle.
On pourrait étendre ces évocations à bien d’autres déterminants, par exemple, aux premières institutions fréquentées par les très jeunes enfants, puis grandissant, que sont la famille et l’école, qui ne sont pas les mieux placées pour faire de l’amour le cœur de leur fonctionnement. D’ailleurs, l’éducation à l’amour n’existe absolument pas, nulle part. Penser l’Amour grand-A et l’amour petit-a comme deux institutions affectantes à dimension culturelle normative, avec leur langage, leurs représentations, leurs lieux, leurs acteurs-auteurs, etc., permet d’éviter de se fourvoyer dans ce qu’elles ont de remarquable : l’individualisme faisant de l’individu pris à part le centre de tout, naviguant de la culpabilité jusqu’aux violences inadmissibles au nom de l’amour.

Quoi qu’il en soit, les amoureux déçus, frustrés, en souffrance, aussi bien que ceux qui tentent de penser et d’agir l’amour autrement n’échappent en aucun cas à ces rapports sociaux. L’amour, quel qu’il soit, n’échappe pas aux déterminants de la pensée et des pratiques politiques dominantes du mode de production capitaliste dans lequel nous vivons. Il m’est arrivé de nombreuses fois avec des amoureuses ou des amis.es de vouloir orienter des discussions sur ce terrain. Ceux et celles, croyant bien me connaître, me rétorquaient, exclamatifs : « Avec toi tout est politique ! ». C’est là, évidemment, une réplique jugée massue pour dire l’excès et me fermer le clapet. Or, rattacher l’amour à la politique ne consiste pas du tout à faire de l’amour un « être politique », dont la nature ou l’essence serait politique. Par un renversement, dont l’ironie a le secret, ce sont ces gens-là qui affirment ce qu’ils croient critiquer, en utilisant le verbe être d’une façon aventureuse, faisant de l’amour un « être ». C’est là une approche métaphysique. Premièrement parce que l’amour n’est pas un être : personne n’a jamais rencontré un être qui serait l’amour (ça se saurait et nous n’aurions pas à débattre, encore moins à vivre les affres de l’amour). L’amour c’est NOUS, incarné dans les êtres, les personnes que nous sommes et devenons. Deuxièmement parce que l’amour se déploie au carrefour des sensations, des émotions et des sentiments dans des conditions sociales et culturelles produites, qui en déterminent les formes et les contenus : à chaque époque ses conceptions et pratiques de l’amour. Affirmer que « L’amour est politique » puisque « Tout est politique » est donc une absurdité.

Ce que j’affirme est tout autre chose : l’amour est traversé par la politique, qui est un des déterminants, pas des moindres, de ce que l’humanité fait de lui, comment elle le façonne, et, en retour, comment il nous saisit. Donc oui, l’amour est aussi affaire de politique.
D’ailleurs, ne parle-t-on pas de politique économique, d’éducation ou encore sportive et culturelle ? Est-ce pour autant affirmer que ces secteurs d’activités sont politiques, au sens fort du verbe être ? Non ! Alors, je ne vois pas en quoi l’amour devrait échapper à la politique. Le rabattre sous des affirmations du type : « L’amour est une affaire personnelle, il concerne notre vie privée », est un faux argument dans la mesure où les décisions politiques influent sur nos conditions de vie et donc sur l’amour. Il relèverait de « notre vie privée » ? Privée de quoi ?

Enfin, l’amour est encore une des rares choses à faire vivre dans ce monde, une marge de manœuvre qui nous reste, malgré tout, malgré toutes les indifférences que ce monde produit. Indifférence est le substantif, la substance, le terme antagonique de l’amour, non pas la haine, qui est toujours l’expression négative d’une affection. La haine de l’autre, c’est le rejet de l’altérité par l’affirmation aveugle d’une identité imaginée comme pure. Au fond, c’est cela le racisme et tous les rejets anthropologiques, notamment de la femme réduite à un objet. Dans l’indifférence, point de haine, seul règne un moi autocentré sur ses intérêts égoïstes, jusqu’à l’exclusion de toute empathie pour les autres, pour le monde tel qu’il va. Pour l’indifférent, l’Amour grand-A et l’amour petit-a sont objets de moqueries, de cynisme ou de silence. Pour lui, l’amour authentique n’existe pas et il n’a pas a exister.

10 – L’amour sur un site de rencontre

A – Un mot rare

La première chose, qui m’a immédiatement sauté aux yeux, est la formulation officielle du site, reprise par de nombreuses femmes dans leurs annonces : « Femme cherche homme pour rencontre sérieuse », en lieu et place du mot amour, tandis que la recherche d’une « Rencontre amicale » était bien formulée avec cet adjectif. Je me suis donc demandé ce que pouvait bien signifier l’adjectif « sérieuse » dans les annonces féminines. Là encore, malgré mes sollicitations, je n’ai reçu aucune réponse.
L’autre observation remarquable est la quasi inexistence du mot amour dans la plupart des annonces lues. Le verbe aimer, largement utilisé, est associé à des activités très diverses comme le jardinage, les promenades, les sorties avec des amis, le cinéma ou le théâtre, la lecture ou encore « J’aime l’humour, j’aime rire », etc.

Les formules comme : « Je cherche ma moitié », « Une épaule » ou « Un homme pour finir ma vie, pour la dernière ligne droite, pour profiter du dernier virage de notre vie. », fleurissent.Le mot amour suit les verbes « Attendre » ou « Chercher », sans autre précision ou associé à des mots comme « Complicité, harmonie, belle relation » et, bien-sûr, « Si affinités ». Les hommes attendus doivent être : « Honnêtes, fiables, gentils, fidèles, sincères, responsables, respectueux, doté d’humour, ayant du savoir vivre, aimant et trouvant la vie belle. ». La plupart des femmes se présentent positivement : « Sincère, honnête, franche ; on me dit souriante, drôle, intelligente et bienveillante », Quand d’autres jugent une présentation de soi « Difficile » ou au risque de « Tomber dans la vanité » ou se considérant « Sans prétention ». Et lorsqu’il est explicitement question d’amour, la formulation est banale : « Recherche une relation amoureuse sérieuse durable capable d’aboutir à une vie de couple » ou de façon plus « personnelle » : « Envie d’aimer à nouveau et être aimée en retour, avec quelqu’un qui n’aura pas peur de s’engager ».
Enfin, je constatais, effaré, mais sans surprise, le nombre d’années de présence de femmes et le cumul de milliers de visites, certaines par dizaines de milliers, de sorte que je me demandais, sans réponse d’autrui, ce que les inscrites faisaient là. L’amour, l’idée et la chose, est maltraité ici comme ailleurs, alors qu’il est sensé être la motivation première des inscriptions.


B – « Je ne vous connais pas » : un paradoxe

Quelles qu’aient été mes sollicitations, les réponses on été rares : existantes, elles ont été brèves ou relancées sans succès. A la présentation de mon projet en quelques lignes, je recevais des réponses du genre : « Je ne vous connais pas » ou « L’amour, c’est intime je n’en parle pas », « Ca ne vous regarde pas ». Autrement dit, se présenter sur un site dit de rencontre pour échanger sur l’amour est exclu. Ce qu’il faut d’abord comprendre de ce refus est la confusion, le collage immédiat non vérifié, entre dialoguer sur l’amour et le risque imaginé, parce que vécu probablement trop de fois, d’un échange « sexuel » pour s’exciter et en jouir solitairement, donc jugé comme une agression (soit dit en passant, je ne vois pas en quoi il faudrait taire ce type de réalité, bref), alors que je précisais explicitement que mon projet n’avait rien à voir avec le sexe épistolaire.

Aux réponses reçues, j’argumentais que ne pas se connaître constitue un avantage certain, permettant un dialogue sans enjeu puisque centré sur un échange d’idées, de réflexions issues d’expériences ou de lectures, ce qui confirmait mon propos. Je pourrais partager cet « argument » si ces femmes avaient pris soin de signifier ce que connaître veut dire. J’imaginais des étudiants.es en psychologie, en anthropologie ou en sociologie affirmer « Nous ne parlerons pas d’amour parce que nous ne nous connaissons pas. ». Mieux encore : un écrivain décidant de se censurer au titre d’être lu par des lecteurs et des lectrices inconnus ; inversement, « Je ne lirai pas cet auteur puisque je ne le connais pas. ». J’imaginais aussi ces femmes lisant des romans d’amour. L’argument ne tient pratiquement pas, pas du tout.La preuve est que les protagonistes, amoureux ou pas, prendront la décision de faire l’amour bien au delà de ce qu’implique un temps de connaissance de l’autre, de soi avec l’autre, qu’on ne finit jamais de parcourir. Il faudrait donc se connaître avant d’avoir fait connaissance ? Fichtre, alors ! L’argument est donc spécieux.
Je n’ai pas d’explication à rapporter puisque ces femmes font silence. La seule pensée qui me vient est qu’elles refusent de prendre le risque de s’engager dans une épreuve épistolaire par crainte qu’elles ne soient trop signifiante, révélatrice de leur rapport à l’amour petit-a, plus largement à leur vie puisque l’amour est un de ses déterminants.

Or, faire l’amour sans se connaître est une très bonne façon de faire connaissance ; après les plaisirs, des confidences peuvent être partagées.
De plus, lors d’un événement dramatique, au bout de trois, cinq ou dix ans de vie commune, parfois presqu’au bout d’une vie, n’entend-on pas sur un ton désabusé et exclamatif : « Et dire que je croyais le/la connaître ! » ? Ce qui se joue dans les toutes premières rencontres n’est pas l’amour, seulement sa possibilité, et surtout un désir pulsionnel, qui s’exprime dans l’expression faire l’amour. Elle ne peut donc pas signifier « Parce que je te connais », uniquement parce que « Tu me plais tel-telle que je te vois. ». Le temps des premières rencontres est celui de la séduction, qui signifie : « Désire-moi, je te veux ». Voilà la première des connaissances ! Alors, que signifie « Se connaître » ; quelle est la fonction, l’utilité de poser cette affirmation comme préalable ? Par ailleurs, le fait d’apprendre d’une femme qu’elle aime le jardinage, les promenades ou le tricot, ne constitue en rien un motif d’amour-sexualité ou même de sexe.

Le seul argument semblant avoir du poids pour refuser un dialogue est : « Votre profil ne correspond pas à ce que je recherche », signifiant essentiellement vous ne me plaisez pas sur les photos publiées. Aimer le jardinage ou tout autre chose (sauf l’amour), profil adéquat ou pas, sera sans suite, même en quelques lignes : nous n’en parlerons pas. Cette position est manifeste dans la fameuse expression « Sans prise de tête », très souvent utilisée, qui interdit toute énonciation relative à l’amour. Qu’il en soit ainsi pour ces femmes, que bien leur fasse ! Sûrement trouveront-elles chaussure à leur pied, jusqu’au moment où elles retourneront sur le site pour « Attendre ou chercher l’amour », une autre expression très signifiante.

C – L’illusion d’optique



L’anguille sous roche, si elle parlait, dirait : J’attends depuis chez moi, seule face à mon ordinateur, dans le silence de ma solitude, voire de mon isolement, de croiser sur le site le profil immédiatement parfait, correspondant à mes attentes, à mes intérêts, malgré des milliers de visites et des années passées ici. Quelque chose comme ça.

Profil est déjà un problème, il faudrait d’abord le voir de face. Je passe. Par profil, il faut entendre : une photo au minimum ; des questions auxquelles il est obligatoire de répondre, allant de la date de naissance à l’exercice professionnel ; d’autres aux réponses facultatives sur les « goûts et les couleurs » en matière de littérature, de musique, de cinéma et autres activités ; enfin, un quiz de questions sensées révéler la profondeur de la personnalité, soit une débilité. Et c’est avec tout cela que l’on est susceptible de choisir, un choix qu’on n’en finit pas de faire puisque sans cesse reporté du fait d’un large catalogue renouvelé dont on tourne les pages, une usine à fantasmes où l’imaginaire est interdit car toujours soupçonné de dériver vers « le sexe », un mot péjoratif chargé de tous les maux. Tout cela sans l’ombre d’un doute, d’une mise à distance critique. C’est que la tradition ne fonctionne plus. En effet, « On ne se rencontre plus » sur les lieux de travail, dans des assemblées d’amis.es ou dans des associations : on n’est pas, plus, là pour CA. Bref, l’amour fout le camp, y compris finalement des sites dits de rencontre. C’est là un signe de la nouvelle modernité : l’Internet et son web, lieu d’expositions de toutes les promotions de l’argent, les sites de rencontres étant d’or.

Sur les sites de rencontre, les hommes et les femmes jouent, à la fois au sens ludique et au sens de deux pièces fonctionnant ensemble, comme deux roues crantées dans une horlogerie. Ils se jouent d’eux et des autres. Aussi, ne conçoivent-ils pas que le mensonge puisse dire le vrai en tant que mensonge, mais un vrai caché, tout comme le vrai peut porter un mensonge, ne serait-ce que par omission, donc toujours en partie non dit ou imprononçable. C’est si vrai que nombre de femmes se méfient à priori des profils qu’elles lisent, plus encore de ceux qui les contactent, comme si un profil devait absolument être le signe de la vérité de celui qui le signe, sans mensonge de toutes sortes. Ce qui laisse penser en creux que leurs profils, à elles, relèveraient de la transparence. Or, un profil présenté sur un site est absolument invérifiable.

Mon avantage est de ne me méfier de personne : je lis, je tente de comprendre, je réfléchis, j’écris, sans avoir aucun a priori concernant quiconque car je lis ce que le lis ; je crois donc sans croire ce que l’on me propose puisque je n’ai aucun moyen de vérifier qui est la personne qui s’adresse à moi ou que je contacte. Je joue donc le jeu d’une fiction que tout site de ce genre produit.

La photo est le seul déterminant d’un choix qui vaille, encore qu’il faudrait la relativiser en ce qu’elle n’est que l’instantané d’un air, d’une attitude. En effet, elle est analogue à l’instant de voir un visage, une silhouette, qui plaît, dans le métro, une rue et qui disparaît furtivement, parfois à notre plus grande déception. Ceci dit, chacun.e à pu faire l’expérience d’un changement de regard à propos d’une personne qui ne plait pas, devenant plaisante suite à une conversation, par exemple. C’est là l’expérience d’une altérité découverte et non plus l’affirmation d’un apriori visuel limité par des circonstances. N’est-ce pas ce que l’on nomme le charme ? Par ailleurs, toute photo crée un hors champ que l’on désirerait connaître. Il en va de même pour tout texte des autres, toujours non fini.
Alors, si on me refuse un échange épistolaire, en même temps que j’ai affaire à des femmes qui n’ont rien à dire à propos d’elles, quand propos signifient jardinage, promenade ou cinéma, que reste-t-il ? Comment peuvent-elles se connaître et se reconnaître quand le miroir est sans tain, non pas dans la transparence d’une vitre, mais dans le refus de se voir soi, soi avec l’autre ? Ce qui entraine une seconde question : que valent un profil, une annonce si écrire, ce qui s’impose dans un premier temps avant une éventuelle première rencontre, est indésirable ?

Le deuxième problème est celui des informations données et la lecture de celles des autres. Pour la plupart des personnes, le profil est la représentation réaliste de soi, même si il est saisi comme étant partiel. Ces informations résultent avant tout d’un choix partial de présentation : on imagine que tel ou tel propos sera susceptible d’attirer l’attention, ce qui est évidemment légitime. Ce qui échappe est le caractère illusoire de tout profil, une sorte de mirage projeté, adressé aux autres, une fiction alimentée par l’imaginaire. Car se présenter est une entreprise absolument impossible ; on ne peut que se représenter, c’est à dire proposer des images de soi, qui seront toujours lacunaires, partiales, au détriment d’autres informations pouvant s’avérer capitales. Ce qui est trompeur est la certitude que le profil est un reflet fidèle de ce que nous sommes, de notre réel, alors l’écriture ne peut pas être autre chose qu’un moyen de représentations. Ce n’est pas parce qu’elle est nécessairement alimentée par des réalités subjectives que l’écriture ne relève pas d’un roman ; ce n’est pas parce qu’un profil peut être jugé réaliste qu’il échappe pour autant à l’imaginaire. Il ne faut donc pas confondre les individus réels que nous sommes avec le réel de nos imaginaires. C’est là une expérience que chacun.e connaît : « Ah, je croyais que tu… », croire disant « J’imaginais… », soit la révélation que le réel est bien différent de ce qui était attendu, imaginé, fantasmé. Sur un site de rencontre, seuls l’illusion et l’imaginaire nous lie. C’est pourquoi la rencontre effective est décisive pour qui veut vivre la possibilité d’un amour.

11 – Ressemblances ou différences ?

Devant les violences de notre époque, la psychologie, l’anxiolytique, le yoga, la diététique et la télé nous enjoignent d’ « Être bien dans sa peau » et, bien-sûr, les sites de rencontre avec lesquels nous nous rassurerons quant à nos facultés de plaire, de séduire et d’aimer. Enfermés dans les difficultés de l’époque, les individus ne se perçoivent plus que comme des éléments d’un grand tout où l’indifférence aux autres finit par primer. C’est là la figure de l’individualisme où la personnalité est contrainte de se réduire à ses intérêts propres. Cette réduction, dont le but est leur satisfaction égoïste, a pour condition de vérifier que tel ou tel profil répondra bien aux intérêts à assouvir. Ce serait là la garantie, plébiscitée par ces sites, de trouver enfin « l’amour », le produit qui conviendra par projection d’une ressemblance : qui se ressemble, s’assemble. La ressemblance serait la certitude apriori d’un accommodement entre un possible amour et ce que chacun.e estime avoir droit dans sa propre subjectivité.

Or, dans la vie réelle, ce que l’on prend pour une ressemblance s’avère être la plupart du temps une dissemblance. C’est là toute la question de la différenciation entre identité et altérité.
C’est dans la rencontre effective qu’intervient l’altérité (non pas l’identité, qui est son antagonisme), que chacun.e fait l’expérience de différences à explorer, à partager dans la rencontre de l’autre et à soi puisque toute rencontre génère des effets et des conséquence pour soi : deux personnalités dont la complexité s’épanouit dans les méandres des différences présentes en elles et entre elles. La possibilité de l’amour est donc celle d’une dépendance inéluctable à l’altérité ; de cette possibilité va dépendre l’acceptation de l’autre en son entier. C’est ainsi que se crée une vision partagée d’un monde à deux, progressivement, par acquis et pertes dans des compromis, par des constructions à travers moult difficultés et réussites investies dans une démarche de curiosité de soi dans la curiosité de la découverte de l’autre.

Tenter de commencer une relation par la ressemblance est, au-delà d’une illusion, le signe patent du refus de l’altérité, le déni du caractère hasardeux de la rencontre. C’est dans doute là que se trouve l’explication la plus probable des longues présences réduites aux intérêts séparés de chacun.e. D’ailleurs, n’est-ce pas aussi à partir d’une altérité découverte chez soi et l’autre que l’on décide de ne pas poursuivre une relation ?
Une personne qui abandonne la possibilité d’un amour au nom du fait que la rencontre amoureuse ne lui a pas donné les satisfactions qu’elle en attendait du point de vue de son monde à elle relève d’une sorte déni quant à l’importance de la durée nécessaire à la création de l’amour, durée dans laquelle un véritable amour peut être mesuré. Car une première rencontre ne peut suffire à faire naitre l’amour, uniquement à faire advenir le sentiment d’un beoin-désir d’amour et de le faire valoir.

L’amour ne peut prendre tout son sens dans la vie réelle que dans la durée, non dans le miracle de la déclaration inaugurale « Je t’aime » et la fin de la relation. C’est dans l’intensité de cette durée que se construit effectivement un monde vécu à deux, non dans l’éphémère de quelques rencontres, au cours desquelles il est parfois difficile, un peu indécidable, de faire la part entre l’amour et le désir sexuel.


II – L’amour-sexualité


12 – Le sexe

Aborder la question du « sexe », c’est introduire une distinction significative avec la question de la sexualité, malgré que le premier terme soit parfois substitué à ce dernier. Qu’en dire ? Au-delà du mensonge et de toute autre forme de manipulation de l’amour, le « sexe » est le moyen de se tirer des embarras de l’amour pour atteindre une seule et unique fin : jouir. Le « sexe » signifie communément : baiser, tirer un coup, autant d’expressions populaires, qui fixent la relation sur l’organe, la chair et les plaisirs associés, sans autre enjeu que de les vivre au mieux, l’amour étant secondaire, voire inexistant. Il peut être légitime et désirable de coucher avec quelqu’un.e sans ressentir un sentiment amoureux ; il s’agit de consommer une pulsion du corps par la possession du corps de l’autre, de s’en servir jusqu’à l’acmé du plaisir, sans autre suite que de recommencer ou de poursuivre ce chemin avec une autre personne. Lorsque les partenaires consentent à ce moyen comme fin, sans avoir besoin de subterfuges, le contrat est au moins tacitement clair et jusque-là sans problème : chacun sait ce qu’il en est et en sera de la rencontre. Si cette dernière mobilise chez l’un et l’autre des affects positifs, il en faut bien, la question de l’amour n’est pas pour autant posé, en l’état il est sans actualité.

L’amitié est une autre chose : par sa nature, elle ne contient pas l’amour-sexualité, plutôt l’affection. On dira « Je t’aime bien », qui la signifie, ce qui ne veut absolument pas dire : « Je te désire, j’ai envie de toi, de faire l’amour avec toi ». L’amitié est sans sexualité tandis que l’amour appelle l’amitié.

Une deuxième distinction s’impose donc entre le « sexe » et l’amour : l’amour-sexualité, exactement comme il convient de distinguer, sans exclusion, plutôt par absorption-dépassement, l’amour petit-a sincère de l’amour petit-a authentique.


13 – L’amour-sexualité

Je livre ici la définition de L’OMS, qui me convient parfaitement pour ce qui m’importe ici : « La sexualité est un aspect central de l’être humain tout au long de la vie et comprend le sexe, les identités et les rôles socialement associés aux genres, l’orientation sexuelle, l’érotisme, le désir sexuel le désir, le plaisir, l’intimité et l’amour et la reproduction. La sexualité est vécue et exprimée sous forme de pensées, de fantasmes, de désirs, de croyances, d’attitudes, de valeurs, de comportements, de pratiques, de rôles et de relations. Si la sexualité peut inclure tous ces aspects, tous ne sont pas toujours exprimés ou expérimentés. La sexualité est influencée par l’interaction de facteurs biologiques, psychologiques, sociaux, économiques, politiques, culturels, éthiques, juridiques, historiques, religieux et spirituels. La sexualité est aussi une « pratique sociale » engendrant des comportements sexuels dans lesquels s’inscrivent, pour un individu donné, des et, à l’échelle de la société, des normes structurées autour de contraintes historiques ou religieuses, médicales ou légales. ».

Nous retrouvons ici tout ou partie de ce que j’aborde dans la partie I. Le plus important est de souligner que l’amour est membre à part entière de la sexualité et inversement, les deux termes formant une seule et même unité, d’où le tiret.


14 – Faire l’amour

Il faut insister sur le verbe « faire », qui semble passer inaperçu.
La première définition donnée par le Robert est : « Réaliser une chose matérielle hors de soi » puis « Accomplir, exécuter un acte, une action », « Faire l’amour » étant donné comme exemple.
Faire la vaisselle, une action, revient-il au même faire que faire l’amour ? « Hors de soi » est intéressant en introduisant quelque chose à être avec un.e autre ; « Accomplir » aussi quand il s’agit de s’accomplir.
Faire c’est être par un accomplissement de soi et hors de soi, par un don de soi offert à l’autre par amour dans l’espace intime d’un amour partagé. Faire matérialise l’amour par le don du corps offert aux caresses, à la jouissance et par ses symbolisations. Il est l’objet de représentions, plus ou moins positives-négatives, d’images de soi confirmées ou infirmées par l’autre. Quoi qu’il en soit, c’est bien de lui dont il est question dans la permanence du désir de posséder celui de l’autre, de se déposséder en lui faisant l’amour en même temps que de se retrouver en le trouvant : le don de soi, d’un nous dans la rencontre des corps.

Faire l’amour-sexualité exige aussi de poser les mots justes en les mettant à leur juste place : ceux des caresses reçues, données ; des manières de les offrir, de les recevoir ; d’en proposer ; de parler des inhibitions ou encore des fantasmes, mais aussi des expériences passées et des enseignements tirés. Ce qui est en jeu n’est donc pas uniquement de faire avec le corps, une matière brute, si j’ose dire, c’est de symboliser ce que les corps offrent et accueillent de plaisirs, comment, en partageant ce qui ne convient pas, non pour remettre en cause l’amour, mais au contraire pour le conforter. Il faudrait substituer à l’expression faire l’amour cette autre : « Jouer à l’amour-sexualité », quand jouer signifie créer.
Quand certaines caresses sont sources d’inhibitions, comment les prendre en considérations si elle ne sont pas dites en tant que telles ? L’amour dans un couple voudrait que le désir explicite d’un.e partenaire de recevoir une caresse, mais refusée, fasse l’objet d’un dialogue. Les partenaires ont donc à apprendre ensemble que les inhibitions, comme les permissions, forment une seule et même chose : une relation dans l’amour, dans le respect de soi et de l’autre. Si le dialogue amoureux peut permettre un dépassement de l’inhibition en imaginant des gestes, des expériences progressives c’est que ce dépassement est déjà là, en puissance. Sinon, il convient de la respecter, de faire avec, de sorte que le-la partenaire fasse l’expérience que son refus ne remet pas en cause l’amour dans le couple. Parler bien de l’amour-sexualité avec ses mots requis, est le signe d’une symbolisation en acte de l’amour et donc une nécessité pour aimer. Se parler, n’est-ce pas aussi faire l’amour ? Sinon, que peut bien signifier faire l’amour ? Comment aimer si ses formes et contenus ne font pas l’objet d’un dialogue amoureux ?
A contrario, Que serait une caresse « obligatoire », sinon un oxymore ; dans le réel, sinon un forçage, une sorte de viol ? Ce qui me fait penser au consentement, un mot revendiqué avec raison par les féministes. Mais attention, il y a consentement et consentement. Dans certaines situations concrètes dire oui peut être ambigu, chargé d’un sens qui pourrait bien vouloir dire non, soit une ambivalence. D’où l’importance pour les partenaires, qui consentent, d’être les plus explicites possible, attentifs et curieux l’un à l’autre. Parler de consentement mutuel est en soi une source de vrais plaisirs, préparant d’autres plaisirs à venir. Et quand les images sont partagées, quand les mots justes, placés à leurs justes places, suivent ou précèdent, lorsqu’ils accompagnent l’amour en train d’être créé, alors tout est au mieux.

Je plaide donc une nouvelle fois pour un dialogue arraché aux silences de l’amour petit-a et aux bavardages de l’Amour grand-A. Ce dialogue ne peut pas être une fin, mais le point de départ pour des amours originaux, propres aux amoureux : un mouvement toujours en gestation car ce chemin ne peut pas être tracé d’avance, il ne peut être qu’un chemin en train d’être créé et parcouru. Sinon, c’est au risque d’une routine (qui a aussi ses qualités) perpétuelle, asséchant, au risque du désamour.


III – Le Mentir-vrai


Il y a quelques années, j’ai découvert l’existence d’un recueil de nouvelles d’Aragon : Mentir vrai. J’ai donc repris ce titre en ajoutant un tiret et j’en ai fait un substantif précédé de l’article. La majuscule M est formelle, une façon de marquer ce néologisme.

15 – Ce qu’il n’est pas

Avant de tenter d’exposer ce qu’il signifie, il convient de préciser ce qu’il ne signifie pas, afin d’éviter tout contre-sens. Le Mentir-vrai n’est pas :
1 – mentir est vrai (c’est une réalité, « Tout le monde ment ») ;
2 – mentir vraiment (une réalité affirmée par un comportement répété « Il est toujours en train de mentir ») ;
3 – le vrai mentir, (son déni, « Tu prends tes mensonges pour des vérités ») ;
Ou toute autre déclinaison de ce genre. En conséquence il s’éloigne du mensonge (prémédité ou habituel) dont la fonction est d’éviter une vérité imprononçable ou de l’énoncer par nécessité de protection.

La séparation du verbe mentir de l’adjectif vrai marquerait un hors-sujet, une incompréhension puisque le Mentir-vrai forme un seul et unique mot issu de la transformation d’un verbe et d’un adjectif en un substantif (à noter que le vrai est un substantif utilisé dans la langue française). Sa substance étant le mentir et le vrai, il n’est pas à référer à un comportement jugé répréhensible ou à un ordre moral quelconque, à toute psychologie, plus ou moins vaseuse en la matière. Plus encore aux fausses nouvelles et à toutes les tentatives de manipulation de la langue à des fins de tromperies par intérêt. Tout comme il doit être séparé de ce qui est juste ou injuste dans l’ordre des pratiques. Il faut exclure, bien entendue, les textes strictement scientifiques et techniques, dans lesquels ce substantif ne peut tenir aucune place.

Il est à noter que l’opinion commune ne conçoit pas de proximité entre « le mentir » et « le vrai », le mensonge et la vérité.. Les deux termes forment une contradiction, l’un excluant radicalement l’autre : ils sont non-conciliables et même irréconciliables. Au mieux elle y verra un oxymore à l’usage de la littérature. Il faut donc choisir soit l’un, soit l’autre, certainement pas les deux en même temps. Un tel assemblage ne peut correspondre à aucun réel, à aucune réalité alors même que pris séparément « le mentir » et « le vrai » existent bel et bien. C’est là l’expression d’une pensée binaire, qui interdit de poser aucun rapport entre eux. Or, un examen même succinct montre aisément qu’il n’en va pas ainsi.

Le Mentir-vrai est le nom d’une dialectique créatrice où s’entremêlent « le mentir » et « le vrai », mais aussi l’implicite et l’explicite, le dit et le non dit, le caché et le révélé, l’absence et la présence (la première n’est-elle pas une forme de la seconde ?), l’ambivalence et le catégorique, le doute et la certitude, l’ancien et le nouveau, le conscient et l’inconscient, l’identité et l’altérité, le bon et le mauvais (l’éthique), le mal et le bien (la morale), etc., et toutes leurs combinaisons ; toutes celles des sensations, des émotions et des sentiments (en amour, je peux me sentir tout à la fois joyeux et triste, aimant et mal-aimant, aimé et mal-aimé…). Affirmer, par exemple, que je ne suis pas aimé en lieu et place d’être mal-aimé, en omettant de dire que je suis aussi aimé, sera un Mentir-vrai.


16 – Ce qu’il est

Alors à quoi se rapporte le Mentir-vrai ?
A la littérature romanesque et poétique, dont l’autre nom est la fiction issue de l’imaginaire. Pour ce qui nous occupe dans cet essai, il s’agit d’une fiction réaliste, emprunte de nos réalités, dont le résultat est une transformée narrative de ces dernières.  L’Amour grand-A est vrai et réel dans l’ordre de l’imaginaire, de la fiction qu’il propose, une sorte de roman ; l’amour petit-a, tel qu’il vit en nous, offert au couple est tout aussi réel et vrai dans l’ordre de nos histoires singulières jamais achevées.

L’amour petit-a, parce qu’il est mal fichu, la plupart du temps inavouable (comme vérité), se fond dans l’Amour jusqu’à s’y noyer, mais sans pour autant disparaître, l’échec de l’Amour grand-A étant la confirmation de son existence problématique, incontournable. On pourrait dire que l’Amour grand-A fonctionne comme un acte manqué, narré ou joué (il ressortit bien de la comédie ou du drame), permettant d’éviter là où il faut se rendre : à l’amour petit-a. En ce sens, l’acte manqué est réussi en signifiant pratiquement une vérité (éviter) tout en concrétisant l’existence insue, problématique de l’amour petit-a.

Il n’existe pas un seul roman, pas une seule poésie qui ne relève pas du Mentir-vrai ; pas un seul personnage qui puisse s’en échapper. J’écris pas un seul roman à la condition que l’auteur-créateur puisse s’affranchir de la pensée binaire. En tout cas ceux jugés les meilleurs jouent habillement et subtilement de cette dialectique.
Le théâtre joué n’est-il pas la forme la plus accomplie du Mentir-vrai : le spectateur y entend un texte interprété par des comédiens investis d’un rôle, proches dans l’unité lieu-espace-temps, dans un décors choisi ? On parle de spectacle vivant. Ce qui me fait associer sur la fonction du masque dans le théâtre : le comédien se cache derrière un personnage et en se cachant se révèle aux autres tel qu’en lui-même. Ne cherche-t-on pas à travers les personnages d’un roman, tout au long d’un poème, une image de soi-même, l’autre de soi-même à la fois même et différent, familier et étranger, au point de nous identifier ? C’est le Mentir-vrai qui permet le récit romanesque, la création littéraire. Voyez la poésie qui dit l’éternel mensonge en amour pour ainsi nous en révéler toute la vérité. Il nous met la puce à l’oreille de ce que fiction peut bien vouloir dire dans toute la richesse contradictoire de l’amour dans un couple immergé dans sa vie sociale
Le Mentir-vrai est donc la figure d’une complexité toujours en mouvement où les contradictions dominent entre l’affirmation-recherche d’un idéal (L’Amour) par définition toujours-déjà inatteignable et l’amour réel, qui s’y oppose dans nos vies non moins réelles, venant à son tour pointer toute l’illusion, tout l’imaginaire du premier.

Aussi, « le mentir » présente bien un caractère de vérité ; en tant que tel il dit sa vérité, la vérité du mensonge, le masque cachant ainsi une vérité non dite, mais implicitement présente. Quant à la vérité, jamais pure, elle porte à ce titre de nombreuses formes du « mentir ». La déclaration « Je t’aime », offerte dans les premiers temps de la rencontre, signifie d’abord « Je te désire ». Il ne peut en être autrement puisque l’amour vrai et authentique ne peut être créé que dans la durée, alors que le désir sexuel s’impose immédiatement dans le temps d’une pulsion, d’un élan. A partir du consentement mutuel à la relation sexuelle, l’expression « J’ai envie de t’aimer » serait plus juste dans la mesure où elle laisserait entrevoir un mouvement ouvert, un horizon vers l’amour.


17 – De quoi ce court essai est-il le nom ?

D’abord de mes expériences-enseignements étirés jusqu’à la tentative de leurs analyses théoriques ; par mon engagement sur un divan, en poésie, puis surtout de la rencontre d’une femme ouverte à l’amour-sexualité tel que je le concevais après être sorti de l’Amour grand-A, en explorant l’amour petit-a, ce qu’il avait fait de moi, conséquemment ce que je décidais de faire de lui : de lui, de moi avec elle, qui vivait l‘amour dans la joie (voir les poèmes dédiés).

Soit l’expérience d’un troisième terme : celui d’une création amoureuse, non ex nihilo, mais arrachée au petit-a de l’amour et à nos conditions d’existence très souvent peu favorables à son épanouissement. Or, c’est justement dans les affres de la vie, ses aléas de toute sorte, que l’amour créé se révèle être le moyen commun de se rendre vers un horizon lui-même commun : se réjouir d’aimer et en jouir avec appétit.

Et puisqu’il est question de poésie, je dois dire que cet amour créé est du côté d’une beauté ordinaire, loin de tout académisme, celle que tout artiste veut atteindre comme moyen et comme fin de son travail. Est-ce décevant ?


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