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Analyse

2025 – 2026
Essai sur mon analyse


« Les hommes combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut. » – Spinoza

« Par quel motif et par quelles voies peut-on adopter une attitude aussi désavantageuse à l’égard de la vie. » – Freud

« Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard. » – Aragon

Essais. Comme son nom l’indique, ce texte est une tentative partielle de ce que l’analyse a représenté pour moi. Et comme un essai en appel un autre, ce texte est inachevé, inachevable : des centaines de pages supplémentaires n’y pourraient rien. Ce qui m’a guidé n’est donc pas l’impossible exhaustivité, mais le traçage d’un chemin, d’un processus en mouvement : apprendre et comprendre la fonction de l’analyse dans les rapports sociaux dominants.
En cherchant des sites d’expression d’analysants, j’ai découvert leur inexistence, mise à part deux ou trois créés par des psychanalystes, dans lesquels des analysants ont peu la parole, voire pas du tout. Ce constat m’a donc poussé à le publier sur mon site ; il est une invitation faite à des analysants désireux de faire part de leurs expériences factuelles et des enseignements qu’ils en ont tirés.

Mode de lecture : les renvois aux NOTES est une invitation à ne pas uniquement lire cet essai dans l’ordre numéroté, mais d’adopter une lecture croisée facilitant la compréhension des propos tenus.

I – L’Analyse

NOTE 1 – Un espace à part
A – La configuration matérielle de l’analyse (être allongé, le psychanalyste derrière soi, peu intervenant, dire tout ce qui vient, associer, explorer les rêves…) est absolument originale en ce qu’elle ne ressemble à aucun autre dispositif socialement partagé (1) : elle est stricto sensu extraordinaire, ce qui lui confère une fonction et un statut situés en dehors des clous de la vie ordinaire, de son ordre. Une séance est donc un espace clos particulier, protégé des relations sociales où, pourtant, elles sont omniprésentes. En tant qu’espace-dispositif, cette configuration a des propriétés qui lui appartiennent exclusivement et qui ne sont pas réductibles aux objets que l’analysant (2) travaille ; elle est quelque chose de particulier où se déroule l’histoire particulière de cet espace à part entre l’analysant et le-la psychanalyste (transfert et contre-transfert).
B – Il est courant d’entendre qu’il serait la scène où se jouerait un drame privé dans un espace privé. En effet, l’analysant jouant son rôle à son seul profit, l’expression de ses symptômes assurerait de les faire disparaître ou, du moins, de les minorer ; partiellement libéré, il serait plus apte à vivre sa vie sociale dans de meilleures conditions subjectives. (Cf. NOTES 31 à 34)
C – Or une telle levée-disparition partielle ou totale des symptômes en analyse n’assure pas mécaniquement qu’elle soit perpétuée dans la vie sociale, puisque cette dernière est l’espace-temps, toute une histoire où s’origine (Cf. NOTES 38-39 et 41) ce que l’analysant traite sur le divan. Ceci laisse entrevoir des contradictions antagoniques (dont la résolution passe par la suppression d’un des deux termes) et non antagoniques (dont la résolution passe par un troisième terme) considérables entre espace analytique et espace social.

NOTE 2 Un face à face avec un passé actualisé au présent
Elle est un face à face avec soi-même dans les rapports à soi, aux autres et au monde, dans l’ordre de récits sur le passé, au présent de situations et d’évènements eux-mêmes objets d’analyses. Le cabinet du psychanalyste n’est donc pas uniquement l’espace clos dévolu à l’évocation d’un pur passé révolu. Il est aussi celui d’un présent conditionnant le « parler du passé », ce dernier nourrissant à son tour le présent des formes et contenus des récits. Passé et présent forment donc une dialectique où ils se déterminent l’un et l’autre Selon des circonstances innombrables, l’analysant s’exprime d’une façon ou d’une autre, plus ou moins disponible à lui-même, à ce qui émerge dès le début de la séance, donnant ainsi à chacune une configuration singulière.

NOTE 3 – Un travail sur le langage
Récits dit langage, qu’elle favorise par la survenue et l’expression des associations, leur exploration et leurs significations. Le travail analytique porte donc sur le langage de l’analysant. Il se décline dans les coordonnées d’une grammaire apprise dans la langue d’autrui, dès le plus jeune âge, dont il devra se dégager (Cf. notamment NOTE 34). Par ce travail, l’analysant fait apparaître ce qu’il ne voyait pas, grâce à d’autres choses qu’il pouvait voir, voyait : un travail de dévoilement de processus cachés, de non-dits, refoulés ou pas. Tout ceci ne se passe pas dans une douce élocution ; remémorations et langage se télescopent par quoi se dessinent des ruptures avec un passé toujours-déjà présent, avec des situations actuelles contestées d’abord dans des expériences de souffrances. L’analysant tisse le réseau des rapports entre diachronie (évolution de son langage dans le temps) et synchronie (son langage considéré à un moment donné, sans référence à son histoire) ; entre histoire sociale et histoire singulière (Cf. NOTE 38).

NOTE 4 – Une expérience de la solitude
A – Le face à face avec soi-même ne signifie pas l’absence d’autrui ; le psychanalyste fait partie de l’expérience de la solitude, il la marque du fait même de sa présence discrète. Quant aux autres (personnes et institutions), ils sont absents comme allocutaires, présents comme référents.
B – La solitude est l’état d’un individu formant une unité séparée de toutes les autres, qui ne saurait être divisée sans être détruite. Cet état lui confère une qualité naturelle, singulièrement spécifique : indivisible, ce qui le constitue est impartageable-impartagé. La solitude est ce qui fait de tout individu un être élémentaire de nature, ontologiquement détaché de tous les autres, jusqu’au sein même des relations sociales où elle affleure, qui en témoignent, car on n’en finit jamais d’être seul avec soi-même. Qui n’a jamais vécu la sensation de se sentir seul dans une activité collective, une foule ?
C – Cet état incontournable se confirme dans toutes les tentatives de le refouler, de l’ignorer, notamment dans l’amour dont c’est là une des fonctions, peut-être même l’ultime, mais toujours vainement et au prix d’une conflictualité dans les relations amoureuses. C’est pourquoi la solitude impose un sentiment d’insécurité : au bout de tout compte, il faut imparablement se débrouiller avec elle, avec soi.
D – Elle est le fond diffus de toute vie humaine. A ce titre, le travail analytique est aussi inépuisable que la vie réelle dont il témoigne : quoi que je puisse dire de lui et d’elle, il y aura toujours un reste qui restera une somme. C’est pourquoi toute séance, plus encore ses enchaînements, est indisable du fait de son infinitude : on peut ne jamais en finir de parler de soi, des relations au monde dans l’ordre de l’exploration des expériences toujours renouvelées et des enseignements qu’elles marquent. Et si j’en dis quelque chose à un autre, ce sera nécessairement avec d’autres mots, dans d’autres conditions, à partir d’opérations intellectuelles différentes, nécessairement lacunaires, infidèles au vécu analytique, de ses affects. Cela parce que dans la séance même, et encore après, le bouillonnement des images et des affects dans le jeu des associations se dilue : restent des plis indéfroissables, persistants. Alors, que restituer ? (Cf. NOTE 32)
E – En ce sens, la solitude est le terme contradictoire de l’isolement, qui est un produit social, non un donné naturel. Il définit une situation dans laquelle l’absence de relations sociales place l’individu face à lui-même, confirmant ainsi sa solitude et les affects associés. L’isolement circonscrit confirme et redouble une solitude qui le fixe (Cf. NOTE 44). Il est intéressant de noter que l’isolement est une pratique des institutions d’enfermement : dans les prisons comme punition, parfois jusqu’à la torture, jusqu’à détériorer l’équilibre mental du détenu isolé, jusqu’à le tirer vers la folie.

NOTE 5 – L’impossible évaluation par un tiers
A – Il découle des NOTES précédentes que personne ne peut juger des réussites ou des échecs d’une analyse : c’est là une totale impossibilité pour un tiers. Pourtant, d’aucuns(es) en arrivent à énoncer un avis, alors même que les déterminants-critères d’une analyse leur sont inconnus et fondamentalement inconnaissables (Cf. NOTE 4).
B – Ceci est d’autant plus étrange que la plupart des personnes rencontrées ne font guère preuve de curiosité, mais bien plutôt d’évitements. Je laisse de côté l’hypothèse d’une résistance à l’engagement dans une expérience analytique. Ce qui est en jeu sont les attendus de ces personnes vis à vis de l’analysant : constater la venue de changements significatifs dans l’expression de sa personnalité. Car il ne peut en être autrement : soit l’analysant en fait la preuve au travers de nouveaux comportements, abandonnant des anciens, soit non (Cf. NOTE 31-33 et 43). C’est là une pensée binaire qui ignore complètement la complexité des rapports contradictoires internes à l’expérience analytique et à la vie sociale ordinaire et ceux issues de leurs rapports. Si l’attente des personnes en relation avec l’analysant semble légitime, elle ne peut que susciter malentendus et déceptions. N’est-ce pas à ce titre que l’on entend : « La psychanalyse (en lieu et place d’analyse !) ne sert à rien. » ?
C – L’analyse devrait donc être le moyen d’une disposition à des changements dits positifs, constatables dans les relations, cela au-delà de l’impossible connaissance par autrui du travail analytique ? Ce que ces personnes ignorent, est que la plupart du temps les acquis de l’analyse ne se voient pas, ne sont pas constatables dans des comportements ou des attitudes, à peine dans des propos tenus, ni même dans des affects, ou si peu (Cf. NOTE 4-D). Pour ce faire, il faudrait qu’elles vivent intimement avec moi, mieux encore : qu’elles soient moi ! Au-delà de le dire de ma propre bouche, qui peut savoir ? Exemples entre mille : qui peut savoir que j’ai fait un deuil, par quel chemin et pour quel résultat-conséquence ; ou que mes relations aux femmes, à l’amour-sexualité, ont radicalement changé ? Qui peut savoir ce que j’ai enduré, comment et endure encore, etc. ? Ces questions sont d’autant plus sensibles que certaines de ces personnes sont peu enclines à témoigner de leur intimité, ayant peu à dire d’elles-mêmes, des autres et du monde. Elles ignorent donc logiquement que le travail analytique est l’espace d’une médiation entre soi, un dedans, et le monde, un dehors, dont les processus-résultats, dits positifs ou négatifs (3), n’ont de valeur foncière que pour l’analysant du fait même qu’il est une personne singulière, restant fondamentalement un étranger, dont elles ne connaissent ni le pays ni la langue ni la culture. Tout au plus témoignera-t-il de son parcours, en étant cru ou pas, c’est tout. Ceci illustre, entre autres, la NOTE 4.
D – Alors non, le travail analytique ne conduit pas à suivre un chemin linéaire menant en ligne droite d’un point A, ancien, à un point B, nouveau. Il ne peut pas faire l’objet d’un bilan binaire avec d’un côté les réussites et de l’autre les échecs. La pensée logique commune, celle de l’opinion, ne peut pas saisir-comprendre les mouvements contradictoires évoqués plus haut ; seule une pensée dialectique, même élémentaire, peut en rendre compte modestement.

NOTE 6 – La valeur de l’analyse
A – L’analyse relève d’une raison pratique qui ne vise pas une production d’objet extérieure à l’analysant, mais trouve sa fin en elle-même pour ce qu’elle traite (Cf. notamment NOTE 33). Quels que soient ses processus et résultats elle ne vaut donc que pour soi ; elle ne produit aucune valeur socialement utile. Dit nettement, sans chichi : tout le monde s’en fout (Cf. NOTES 32-A et C). L’analysant n’est inscrit dans aucune institution, aucun registre ; on ne lui délivre aucun certificat, aucun diplôme. Comment pourrait-il en être autrement puisque cet individu a pris une décision personnelle, qui ne regarde que lui, nous dit une voix conformiste. A ce titre, nul n’a à lui demander quoi que ce soit, comme il n’a de compte à rendre à personne. Il trace donc son chemin dans le silence d’amis(es) ou d’amoureux(es), qui, pourtant, connaissent son engagement ; l’évitement et la censure sont des formes communes de sa reconnaissance (Cf. NOTE 5).
B – Pour la plupart des gens l’analyse n’a pas pour objet un travail sur le réel des rapports sociaux, mais uniquement, seulement (oups !) sur les relations subjectives de l’analysant avec les personnes de son entourage (d’abord papa, maman), soit ses réalités, les siennes à proprement parler : ça ne regarde donc que lui, point.
C – Les termes de l’unité contradictoire solitude-isolement se renforcent mutuellement : l’individu de la solitude se meut dans l’individu social isolé faisant de l’isolement une expérience insupportable. D’où une confusion entre les deux termes et un renversement : une psychologisation du caractère naturel de la solitude ; une naturalisation acritique de l’isolement en tant que produit social-historique, fondamentalement politique, dont la conséquence est d’imposer la solitude. Ce double mouvement attribut une place prépondérante à la figure de l’individu, faisant de lui le centre de tout, au détriment de la personnalité : l’individualisme.

NOTE 7 – Point de départ et base de la personnalité
J’entends par structure les rapports internes régissant les parties d’un tout et qui obéit à des lois ou à des normes déterminées de formation-transformation. Structure ne signifie donc pas fixité immuable, mais renvoie à des processus contradictoires déterminant essentiellement une personnalité. Je distingue-lie deux sortes :
A – la structure des relations interpersonnelles, point de départ de l’analyse. L’analysant explore les structures de ses relations en produisant des représentations relatives à des personnes-situations.
B – la structure des rapports sociaux dans lesquels ces relations se déploient, notamment à l’intérieur d’institutions correspondantes (famille, école, travail, association…) et qui forment la base de la personnalité, dans une formation historico-sociale donnée. Si on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas non plus l’époque dans laquelle on naît. 
L’exploration définie au point A ne correspond pas, ne peut pas correspondre exactement au cours de la vie réelle d’un sujet singulier pris dans des rapports sociaux, qui le dépassent ni, donc, au cours réel de sa biographie où elle se crée : le point B.
Il ne faut donc pas confondre les conditions objectives réelles de vie et les réalités subjectives vécues-relatées. Et pourtant, relations interpersonnelles et rapports sociaux sont intimement liés. L’analysant, selon sa culture (Cf. NOTE 6-B) et ses engagements pratiques dans la vie sociale, travaillera à élucider ces rapports et à en tirer des enseignements. J’essaierai de montrer au cours des prochaines notes comment ces rapports ont interagi dans mon analyse ; comment la question des rapports sociaux a finalement déterminé ses processus et ses résultats inégaux.

II – Le syndrome du berceau

NOTE 8 – L’absence de stimulations au risque d’en mourir (4)
Il tient en ceci : dès ma naissance, puis dans les années qui ont suivi, je n’ai pas reçu de ma mère ni de mon père les stimulations sensorielles et affectives nécessaires à mon développement plénier de bébé et d’enfant. Je n’ai donc pas vécu l’expérience corporelle et affective des motivations maternelles à me donner la vie, à me prodiguer des soins, soit les conditions devant assurer un développement normal. Elle malade, au lit toute la journée, une aide à domicile venait pour me nourrir et me changer (ma mère devait aussi assurer ces deux tâches de temps en temps). J’étais donc seul dans mon berceau, livré à moi-même et j’attendais : « Tu attendais que je m’occupe de toi », une phrase souvent répétée. Mais un bébé peut-il attendre ? Attendre quoi alors qu’il est dans un état d’impuissance et de dépendance totale ? (Cf. NOTES 9 et 38-B). De fait, privé de stimulations, d’attentions, d’affection et d’amour, je m’étiolais, végétais et dépérissais. Logique implacable, à 2vingt deux mois, je suis devenu « Tout mou comme une poupée de chiffon », au risque de mourir : hospitalisation immédiate, électroencéphalogrammes anormaux, médicamentation pendant plus de quinze ans (Cf. NOTE 23).

NOTE 9 – Néoténie
A – Il faut rappeler que le « petit d’homme » se caractérise par une composante humaine de prématuration, d’inachèvement : un être mal foutu. Dès son arrivée au monde, il est incapable de rien effectuer par lui-même, entièrement dépendant d’autrui pour les conditions mêmes de sa survie, donc d’abord dépendant des conditions de vie et d’être de ses parents, dont on oublie trop souvent qu’ils ont eux-mêmes été éduqués dans des rapports sociaux d’une époque antérieure et deviennent parents dans ceux de la contemporanéité de l’enfant.
B – La néoténie inscrit d’emblée le sujet humain dans un rapport social, dont l’autre terme, autrui, n’est pas seulement celui par lequel est possible la satisfaction des besoins biologiques du nouveau-né, mais celui qui l’inscrit dans un univers de significations et de désirs, celui qui est le représentant et l’intercesseur du patrimoine social accumulé hors des organismes individuels (Cf. NOTE 38). Les conditions matérielles de vie de mes parents, de la famille, et leurs configurations psychiques, n’ont pas permis que j’entre dans un univers favorable à un développement normé par l’amour et une culture ouverte sur le monde, mais au contraire fermé sur des limites étroites imposées par le fonctionnement d’une société inégalitaire (Cf. NOTES 11 et 40-D).
C – L’enfance nomme donc la structure d’une personnalité en gestation, dont le développement se situe dans le rapport d’échanges avec ce qui constitue les rapports d’une formation sociale-historique donnée.

NOTE 10 – « Pierre est malade »
A – J’ai parlé et marché tard (retard de développement). Malade, je suis adressé à un spécialiste sensé me guérir, le devoir maternel étant de me conduire « au docteur », comme le paysan conduit la vache au taureau. La maladie relève du corps physiologique, de sa mécanique, pas de la psychologie, un mot jamais entendu. Le corps, c’est le travail, ses maux ; c’est la pauvreté : « On tire le diable par la queue », « On est exploité », sans explications, ignorées. La santé est donc celle de ce corps organique soumis au labeur. Mes parents ne connaissaient pas l’existence du psychisme (le cadet en a fait l’aveu pour lui-même dans les années 90-95), comme beaucoup d’autres adultes, ignorant ce que ce mot recouvre. C’était normal à l’époque.
B – Jusqu’à quatre, cinq ans, selon ma mère, je passais un électro une fois par trimestre, puis le rythme a baissé à deux par an jusqu’à mon départ à Saint-Maximin en août 1967, deux ans durant lesquels je n’en passais pas, puis un par an jusqu’à mes 17 ans révolus, annonçant de la fin de la prise des médicaments. Je détestais me rendre à la consultation : le neuropsychiatre me recevait vingt minutes environ, me questionnait et me demandait de dessiner : une consultation vite fait bien fait, ce qui m’arrangeait. A ces questions, je ne répondais pas, tête baissée, figé : je me sentais fautif. De quoi ? J’ai compris bien plus tard que mon comportement figé empreint de culpabilité était lié à cette affirmation répétée de ma mère : « A ta naissance, j’ai failli mourir d’une embolie pulmonaire », dont le sens est resté longtemps ambigu pour moi, notamment parce qu’elle souriait largement en prononçant cette phrase : que comprendre de la contradiction apparente entre son sourire et son annonce ? Puis ma mère était reçue. Que se disaient-ils ? Je ne le sus jamais, comme je n’ai jamais reçu d’explications quant à ce que montraient les encéphalogrammes, en quoi ils étaient anormaux. Je me souviens très bien me dire : Ils parlent de moi, qu’est-ce que je fais là ? Au fil de l’enfance, je ressentais que j’étais un problème ; le fait de devoir consulter un spécialiste, un savant, en était la preuve. Je ressentais que j’étais à part, en trop. C’est pourquoi, une fois sorti de l’hôpital, je me sentais soulagé d’un poids.
C – « Pierre est malade » était l’expression par laquelle j’étais désigné. Le neuropsychiatre et ma mère (les parents, d’autres adultes) délimitaient un monde, dont j’étais l’objet : par le silence des non-dits ils disaient : pas nous (neuropsychiatre inclus). En me déclarant malade, ils posaient un principe dont le mobile affectif n’était pas exclu : se dispenser d’entrer en contact avec qui j’étais, échapper ainsi à une crainte d’engager leur responsabilité. Ce qu’il fallait donc entendre avec « malade » n’était pas de mettre à ma portée une écoute avertie pour entendre ma souffrance, mais cette demande de parents dépassés : « Débarrassez-nous de lui dont je ne peux rien faire et occupez-vous-en ». Donc bon à médicamenter, un point c’est tout ! (Cf. NOTE 23 et 24).

NOTE 11 – Les violences
A – J’ai vécu mes premières années dans un univers où l’absence d’amour primait, confirmée tout au long de mon enfance-adolescence. Une absence doublée des violences de la pauvreté matérielle et culturelle, parfois de la misère, et de celles des relations interfamiliales physiques et symboliques. Un tout échappant à toute élaboration de sens pour n’être plus qu’une matière brute. L’absence d’amour et les violences se potentialisaient dans un système fermé à toute autre possibilité, alimentés par d’incessantes disputes entre les ainés, les ordres domestiques de la mère envers les quatre premières sœurs, leur rébellion et son appel au père lorsqu’elle se sentait débordée : il sortait alors de la cuisine pour « rentrer dans le tas », distribuant des coups ici et là (5). En dehors de son expression concrète, la violence était latente au sein d’une ambiance de tensions et de ses tentations…
B – A cette ambiance s’ajoutaient des agressions-violences venues du cadet : des moqueries-humiliations, des pièges qu’il me tendait, suivis de conséquences dont j’étais le seul à devoir rendre compte. Il m’infligeait même des punitions quand il jouait son rôle « d’enseignant », que mes parents cautionnaient. Plus tard, viendront ses agressions sexuelles (Cf. Relents II : La chambre chair). Et puis les trempes du père, les remontrances de la mère…, toutes sortes de menaces qui me faisaient vivre dans la peur. Perdu, j’étais perdu.

NOTE 12 – L’Attente : dépendance aux autres, impossible autonomie
A – L’Attente (6) est un des nœuds gordiens de mon existence : de l’enfance à l’adolescence elle fut fortement présente ; plus diluée aux âges adultes selon les rencontres-circonstances, mais toujours là, plus ou moins souterraine ou en relief. Elle était une atmosphère, une enveloppe, la trame de fond, qui me fixait et me vaguait dans ma vie intérieure et mes relations aux autres ; une sensation omniprésente soit en arrière-plan de mes occupations, soit au premier plan de moments qui n’étaient plus qu’elle, plus que moi. Elle exprimait la présence de manques essentiels, source de mes égarements-souffrances, la présence d’une absence de toutes les formes de l’amour participant à donner un sens à l’existence (CF. NOTE 26).
B – Deux problèmes imbriqués se sont cristallisés avec elle : la dépendance et corrélativement l’impossible apprentissage de l’expérience de l’autonomie (toujours relative), interdite, la règle maternelle étant d’obéir à ses injonctions sous son contrôle. Deux effets de l’Attente engageant des conséquences en chaîne sur le développement de ma personnalité : la négation des besoins-désirs ; la pénible difficulté de penser et d’agir des choix, d’expérimenter la prise de décisions et, bien sûr, celle de faire l’expérience du langage comme expression de soi dans mes rapports au monde, surtout à la famille, aux parents et plus généralement aux adultes. (Cf. NOTE 32-D et E)
C – La soumission aveugle aux évènements (actes, parole), jamais éclairés-symbolisés, énigmatiques-incompris, était la loi. Conséquences : craindre, obéir et me taire, ce que je faisais très bien, parlant peu, voire pas du tout, filant droit jusqu’au moment du trop-plein : je me jetais alors à terre pris de convulsions, j’entendais la rage au corps : « Tiens, Pierre pique sa crise. » (le cadet ou une sœur) ; « Tu vas arrêter ton cinéma. » (mon père). Alors que mon corps criait en toute inconscience (comment pouvais-je savoir ce qui était bon pour moi, le dire ?) : écoutez-moi, aimez-moi, sans que je puisse prononcer aucun de ces mots inconnus. Je ressentais l’implacable négation des affects, le corps n’étant plus que celui d’un support réduit à un objet. Dès lors, sans reconnaissance-stimulations positives venues du dehors, sans les motivations associées à ce dehors, il m’était impossible de me développer, de m’épanouir en tant que sujet candidat à une autonomie propre et donc de ME stimuler, ME motiver. L’Attente ne devait plus être que la confirmation de l’absence de soins affectivement stimulants et motivants ; celle d’un système fermé sur le fonctionnement familial, renforcé par le paradigme organique de la santé. Je me recroquevillais sur moi-même comme un animal en danger. Je ne me sentais en sécurité que dans des espaces confinés : au fond d’un placard, sous un lit ou entre mon lit sur pied et, sous lui, celui replié du cadet, dont la motivation était : trouvez-moi ! Je ne recevais donc que trop peu pour focaliser mon attention sur des intérêts, pour aiguiser ma curiosité. Livré à moi-même, c’est à dire aux autres, j’étais atteint d’atonie : je m’ennuyais souvent, un ennui « mortel », qui a perduré longtemps. Adulte, elle a notamment perduré dans mes relations « amoureuses » (Cf. NOTE 29-D).

NOTE 13 – L’Ailleurs : Un nulle part, un non-lieu et pourtant un quelque part !
Enfant-adolescent, j’étais peu expressif, retiré en moi-même, aux aguets de ce qui allait se passer, à l’affut des évènements bruts. J’absorbais beaucoup d’un environnement, qui créait paradoxalement, mais logiquement, un vide intérieur d’où surgissait un Ailleurs accompagnant l’Attente et la tentative d’échapper aux violences par la rêverie : je partais, j’étais ailleurs, comme on dit. Je partais dans une intériorité pour aller où ? Nulle part, vers un quelque part déshumanisé ! Fixant un objet quelconque dans ma chambre, souvent le paysage présent depuis la fenêtre (le nez au carreau), je m’absentais dans un monde nuageux-vaporeux, blanc, sans objet, sans personne, où le silence régnait, un monde statique, dans lequel je ne me voyais pas, dont je n’étais pas membre. Malgré lui, avec lui, je ne parvenais pas à m’abstraire complètement ou rarement du réel, notamment des bruits des disputes, des cris, des portes claquées. Ces bruits m’arrivaient comme venus de loin, très atténués ; le paysage s’étirait, je voyais les passants plus petits qu’ils n’étaient. Quand cette situation durait, parfois longtemps, je m’abstrayais complètement du réel. Surpris par une intrusion quelconque, de ma mère sur un ton de reproche, agressif : « Qu’est-ce que tu fiches à la fenêtre, t’as rien d’autre à faire ? » – une question qui n’appelait aucune réponse – je devais m’ébrouer intérieurement. L’Ailleurs, sans contenus humanisant, était l’espace-temps de l’Attente impossible à formuler, énigmatique : vivre réellement ailleurs où le maître mot serait l’amour, sans violence, soit les termes antagoniques de ce qu’on m’infligeait.

NOTE 14 – L’Ailleurs au risque de la folie
A – J’ai interprété ces symptômes comme des réminiscences actualisées – une transformée – de ce que je voyais-entendais dans le berceau : le blanc des draps, du plafond, des langes ; des êtres lointains présents-absents, absents-présents, puis, plus tard, les bruits des violences. L’Ailleurs signifiait une sorte de refus du lieu où je me trouvais, tout en le confirmant, où je n’aurais pas dû être, encore moins rester. Ainsi ai-je créé le mien, jamais totalement imperméable au réel.
B – J’ai découvert en analyse que la possibilité de la folie avait été proche, présente dans l’ordinaire d’une névrose, non celle dévolue aux psychotiques ; une folie névrotique avec laquelle je me protégeais de trop de tout, d’excédents insupportés et pourtant nécessairement supportés : une manière de me détacher en créant une autre chaîne, un autre enfermement. Ne parle-t-on pas dans de tels cas de refuge ? Un vain refuge contre le réel, un piège plein de dangers ! Ce risque marquait la limite supérieure de ce que je pouvais endurer de problèmes, tous aggravés par des processus de désignation (le mauvais objet), de contraintes arbitraires (la loi maternelle, celle du cadet), des violences familiales et scolaires (Cf. NOTES 17-B et 18-A).

NOTE 15 – L’Œil
Vers l’âge de dix ans, au moment où commence à se former une morale, est apparu un autre symptôme que je nomme l’Œil. Il se manifestait soit au cours de situations dans lesquelles j’étais problématiquement impliqué, soit après en les remémorant. Je voyais la scène, en direct ou différée, depuis une position extérieure d’observateur : je vivais l’événement et en même temps je me voyais le vivre, exactement comme une caméra enregistre une scène et permet de la visionner. C’est avec lui que je jugeais ce qui se passait et que je me jugeais. Il me voyait le plus souvent conforme aux désignations puisque c’était bien ainsi que j’étais, il justifiait donc ce qui se passait : une punition, des coups…, en même temps qu’il voyait un « Pierre » supportant une injustice. L’Œil à la fois procureur et avocat de l’estime de soi. (Cf. NOTE 22)

NOTE 16 – Trois modes d’évitement d’une folie psychotique
La combinaison de mes aguets-confinements, de la relative l’imperméabilité à un monde fou et, surtout, de mes curiosités imaginaires ont été les trois déterminants qui m’ont permis d’échapper à une folie psychotique. Le soir ou dans des rêveries diurnes, je questionnais : Pourquoi c’est comme ça (sous-titre de mon recueil de poèmes) ? Pourquoi je suis moi ? C’est quoi moi ? Avec elles je partais dans l’Ailleurs jusqu’au moment où elles disparaissaient de mon esprit pour faire place à un monde sans monde. Couché, je jouais souvent avec de petits objets afin de retarder l’heure de l’endormissement qui, pour moi, coïncidait avec celle du réveil, donc du départ à l’école (pas que) ; des jeux accompagnés d’une rêverie sur l’infini : un mystère. J’ai interprété cette double présence étrange (jeux-infini) comme le signe d’une contradiction entre l’enfant qui joue à se créer un monde imaginaire et l’infini d’un monde violent interminable : quand donc tout cela cessera-t-il ?

Mots clés

– Dépendance vitale.
– Déficit grave de stimulations-sensorielles-affectives-maternantes ;
– Inexpérience des motivations maternelles.
Conséquences :
– Esseulement-Dépérissement.
– « Pierre est malade ». Paradigme de la maladie : institution hospitalière, référent neuropsychiatre, électroencéphalogrammes, médicaments.
– Une approche organique du psychisme ; ignorance des nécessités du développement de l’enfant.
– L’Attente-Dépendance.
Conséquences :
– Non apprentissage de l’autonomie ;
– Atonie, ennui.
– L’Ailleurs : Distorsions-des-sens. Détachement-du-réel-au-risque-de-la-folie. 
– Évitement psychotique.
– Les violences-La peur
– Paradigme des conditions de vie, source d’aliénations matérielles et symboliques.

III – Le syndrome du berceau et ses suites

NOTE 17 – L’école primaire
A – Mon premier souvenir est de n’avoir pas voulu me rendre à l’école maternelle (Paris 19è) : ma mère a dû m’y trainer sur les talons, tandis que je pleurais, criais. Ayant appris tardivement que j’avais été précédemment placé dans une famille d’accueil (nous habitions alors à Goussainville), j’ai interprété mon refus comme le signe d’une peur d’être de nouveau délaissé ; une peur du dehors.
BEn primaire, je fus un élève médiocre. Je n’ai aucun souvenir positif, de plaisir quelconque lié aux apprentissages ; l’école ne me plaisait pas. Mes souvenirs vont vers des instituteurs(trices) sévères, austères, souvent violents-sadiques (coups de règles sur le bout des doigts, tirage des cheveux de la tempe, claques, fessées, porter un dictionnaire à bout de bras, s’agenouiller sur une règle carrée…) et humiliants (reproches, évaluations dévalorisantes sur notre être, bonnet d’âne…) ; violences physiques et symboliques redoublaient celles subies dans la famille. Un des pires souvenirs concerne l’obligation d’apprendre par cœur des règles de grammaire, des listes de mots, des textes courts en histoire-géographie ou encore les strophes d’un poème.
C – Une fois rentré, il fallait que j’apprenne mes leçons. J’avais beau lire, relire, je ne parvenais pas à me concentrer, à retenir ce que je lisais. Ma mère ou les deux ainés étaient mes répétiteurs ; buttant sur le texte, ils me renvoyaient, énervés, dans ma chambre : « Tu ne le sais pas, recommence » ; le cadet agressif me harcelait : « Répète, répète… », jusqu’à en être saoulé de pleurs et de morve, de tensions et que je retienne enfin le texte, en butant sur un mot ou deux, pour l’oublier cinq minutes après.
D – Interrogé à l’école, debout sur l’estrade, tête baissée, je calais, la tête vide, partant dans l’Ailleurs. Lorsque l’enseignant notait sur le carnet : « N’apprend pas ses leçons », ma mère réagissait : « Tu la savais pourtant ! », criait, parfois me secouant : « Tu as le diable dans la peau ! ». « Le diable » était évidemment sa propre complexion refoulée, dont elle ne supportait pas qu’on puisse en dire quelque chose (mes sœurs entre elles l’insultait, la traitant de salope, ce qui ajoutait à mes souffrances, à ma tristesse : je leur en voulais, jusqu’à ce que je comprenne…).

NOTE 18 – La sixième et la classe de fin d’étude
A – La sixième fut la pire des années : échec scolaire et répression tous azimuts. Les professeurs étaient particulièrement violents et sadiques. A la maison, le cadet me maltraitait, acharné à vouloir faire entrer de force ce qui n’entrait pas (Cf. Relent III : Il s’est fait maître) ; il se plaignait aux parents, disant que je ne comprenais rien, que je ne voulais rien faire (Cf. Relent III). Je vivais dans une insécurité affective et physique permanente à laquelle je tentais d’échapper en faisant l’école buissonnière, en falsifiant le carnet de notes et d’appréciations hebdomadaire, en imitant la signature de mes parents, tout en sachant que ces pratiques ne faisaient que rendre plus dangereuse ma situation. Je vivais des moments d’exténuation dus à la peur des conséquences : un cercle vicieux de camisoles.
B – Au terme de cette année, ma mère ne trouvant pas de collège (j’avais été renvoyé de celui de la rue Manin) pour passer en cinquième ou me faire redoubler, je fus orienté en première année de fin d’étude (sur deux, une voie de garage pour les exclus du primaire attendant l’âge d’entrer en apprentissage, une appellation stigmatisante). Je fus premier de la classe tout au long de l’année, gagnant le prix d’honneur en fin d’année devant tous les élèves, les parents et les notables de l’arrondissement. Cette année-là fut la meilleure de toute ma scolarité : « réussissant », on me foutait enfin la paix ; je pouvais sortir jouer avec mes copains, sans que ma mère me demande si j’avais fait mes devoirs, appris mes leçons, sans contrepartie, sans condition (sauf domestique). Pour la première fois de ma courte vie je me sentais tranquillisé, content de moi (fier ?), surtout soulagé de n’être plus le mauvais objet.

NOTE 19 – Un génie !
A – Lors de cette sixième catastrophique, on m’a fait passer des tests pendant un mois et demi environ, tous les jeudis après-midi, pendant 1h, 1h30. J’aimais bien. Cette décision disait une fois de plus que j’étais un problème, sinon pourquoi ces tests. Là encore, je ne fus informé de rien : que s’agissait-il de chercher-trouver ? Mystère. Plus tard, j’appris que les tests psychotechniques avaient pour objet de déceler si j’étais atteint de débilité mentale ou pas. Là encore, dominait à l’époque une approche cognitive des problèmes psychologiques des apprentissages, en mettant de côté l’histoire familiale et scolaire (Cf. NOTE 10-C et 23-A).
B – Puis un beau jour ma mère annonça devant toute la famille, grand sourire aux lèvres : « Nous avons un génie dans la famille » avec un quotient intellectuel de 140 (pour une moyenne à 90, la débilité étant fixée sous 70). Qu’est-ce que cela signifiait en dehors de la fierté affichée de ma mère ? Mystère ! De ce jour, il était certain que je possédais « Tout-ce-qu’il-fallait-pour-réussir. » (Cf. NOTE 38-C-D).

NOTE 20 – Saint-Maximin
A – Cet internat pour garçons (dans l’Oise), portant le nom de Centre Médico-Psycho Pédagogique (1967-69), accueillait des enfants dits très intelligents, mais incapables d’adaptations scolaires et sociales, affligés de toutes sortes de problèmes. Pendant ces deux ans (4è, 3è), il n’y eut ni « psycho » ni « pédagogie » ; la vie scolaire était un véritable foutoir, si bien que je n’ai rien appris ou quasi. Nous ne recevions aucun soin, d’aucune sorte. En fait, cet internat n’était ni plus ni moins qu’un lieu de parenthèse pour des parents qui ne savaient plus que faire de leurs enfants : une sorte de garderie.
B – Une fois de plus, l’institution entérinait un état de fait. J’ai découvert ce que j’appelle le dehors, en opposition à une vie familiale fermée : activités sportives et manuelles, apprentissage de la vie en collectivité et toutes les bêtises que des pré-adolescents sont capables d’inventer. A ma sortie, craintif (je ne voulais pas en partir), j’ai retrouvé une vie familiale inchangée et certains de mes symptômes passés, notamment la peur des autres et l’Ailleurs. Je n’ai pas le souvenir de les avoir particulièrement vécus au collège probablement parce que je découvrais des possibilités nouvelles d’être et de faire avec des garçons de mon âge, quelque chose de la découverte d’une certaine liberté. Ainsi étaient-ils détournés, suspendus.

NOTE 21 – Le lycée
Je suis rentré au Lycée de Saint-Ouen en septembre 1969, (à 15 ans) en classe de troisième pour la redoubler, puis la retripler l’année suivante.
A – Pour la première fois, je découvrais la mixité, la présence des filles, tout un monde jusque–là inconnu. Je me sentais perdu comme un étranger, peureux de tout. J’étais attiré par celles que je trouvais les plus jolies, sans pouvoir aller vers elles, leur parler, me contentant de les observer de loin en me promettant que demain il en irait autrement (comme pour les études). Démuni, esseulé, je rêvais d’amours romantiques, jusqu’à l’obsessionnalité, associant la beauté des filles à ces derniers, beauté et amour ne formant qu’une seule chose (7). Je vivais mes inhibitions (« on ? » disait que j’étais timide, ce qui arrangeait bien ces « on ? ») comme des cadenas alors que mes pulsions d’amour-sexualité me tenaillaient.
B – Je commençais à prendre conscience, dans l’ignorance des causes encore inconnues, que quelque chose n’allait pas du tout dans ma vie, mes rapports secrets aux filles jouant le rôle d’un révélateur du garçon que j’étais, incapable de décider, en conflit permanent avec celui que je voulais être, que je rêvais d’être. Pour la première fois je ressentais une inquiétude floue, indéterminée, tenace, qui me minait jour après jour. Les échecs scolaires et « amoureux », associés à des images dévalorisantes de moi-même faisaient de ma « vie » un véritable enfer. Je pensais, certain, que les filles (tout le monde) voyaient ce (la chose) que j’étais par mes attitudes, par mes résultats scolaires plus que médiocres : un être pas du tout attirant-aimable, insignifiant. Alors, je me retirais dans un intérieur de conflits incessants, dans ma solitude.
C – Je passais en seconde par je ne sais quel miracle, par une fatale obligation, puis je fus renvoyé du lycée. L’année d’après, j’entrais dans une école privée en première jusqu’au Bac, auquel je fus recalé. Durant toutes ces années, j’ai vécu l’aggravation constante de ce que je décris. Je peux dire que de la troisième à Saint-Ouen jusqu’au Bac, j’en ai bavé : l’enfer des souffrances physiques, psychiques et émotionnelles !

NOTE 22 – Le sentiment diffus d’être mauvais : la mésestime et la honte de soi
A – C’est à partir de cette année de troisième que j’intégrais vraiment le sentiment d’être mauvais. Je commençais à me rendre compte que j’étais incapable d’apprendre, de me concentrer, de m’investir dans des études. Sans motivation, vivant une sorte de vide, une force me retenait, malgré des affirmations intérieures : presque chaque soir, je me promettais, fermement convaincu, qu’à partir du lendemain j’allais me mettre à travailler – en vain dans le silence des causes et la répétition des désignations assommantes. Cette contradiction fonctionnait comme un élastique : je sentais l’étirement d’une prise d’élan, aussitôt tiré en arrière une fois au lycée ou chez moi en fin de journée. L’imaginaire fantasmatique, velléitaire, ne pouvait rien face à mes réalités prégnantes, bien plus fortes. Ayant pris beaucoup de retard depuis la sixième, irrattrapable, j’étais nul, complètement perdu dans les matières à niveau : en anglais, en allemand et en mathématiques ; seul le français et le sport me sauvaient un peu du naufrage, parfois aussi l’histoire-géographie. Je vivais continuellement en alerte de ce qui allait bien pouvoir se passer, notamment si j’allais être interrogé en classe, devant tout le monde, ce que je craignais le plus : vivre la honte (8) de soi. Je vivais dans la peur et les premières angoisses (9) se manifestèrent : qu’allais-je devenir, en effet ?
B – Il en allait ainsi dans mes rapports aux filles. De mon retour de Saint-Maximin jusqu’au Bac, j’ai eu peu de copines. Je n’ai jamais vécu d’inhibitions physiques, bien au contraire. Non, ce qui n’allait pas était la confusion entre désir et amour (un grand classique chez de nombreux adultes), ignorant ce que ces mots pouvaient bien vouloir dire. L’amour était le sentiment que je cherchais en moi et chez elles, en vain, pour le remplacer par l’émotion du désir, sans rien savoir de ce que « amour » pouvait bien dire. Une recherche qui a affecté toute ma vie (« Sans amour, on n’est rien du tout » – Edith Piaf). Comment pouvait-il en être autrement ?

NOTE 23 – Les électroencéphalogrammes
A – A mes 17 ans, le neuropsychiatre a déclaré qu’ils étaient normaux, que je pouvais arrêter la prise des médicaments. Les consultations ont été levées, je ne l’ai plus jamais revu : « Pierre » n’était plus « malade ».
Revenant sur sa décision, je l’ai questionnée parce que pour moi rien n’avait changé durant toutes ces années. Pour lui, la mesure de l’activité électrique du cerveau jugée normale était le critère ultime d’une santé mentale satisfaisante. Cette approche neurophysiologique exprimait la méconnaissance des systèmes fonctionnels d’origine culturelle-historique. Voilà comment une institution, la neuropsychiatrie, participait à la perpétuation des problèmes psychiques de ses patients. Si derrière la genèse des fonctions psychiques il y a des rapports entre les hommes, alors il est ridicule de chercher les centres particuliers des fonctions psychiques élevées ou les plus élevées dans l’écorce cérébrale. Il faut les expliquer non par des liens organiques internes mais par le « dehors social » par le fait que l’homme commande l’activité du cerveau du dehors au moyens de stimuli. Les fonctions psychiques supérieures ne sont pas des structures naturelles mais des constructions. Le cerveau humain, du point de vue fonctionnel, est un résultat de l’histoire sociale des individus (Cf. NOTE 38 et 39).
B – Dans les années 2010, j’ai rencontré une spécialiste du développement du cerveau des bébés à qui j’ai raconté succinctement la crise vécue à mes 22 mois et ce qui a suivi. Alors que nous ne connaissions que depuis quelques jours, sans rien savoir de plus de l’histoire familiale, elle m’a répondu que j’avais été drogué pour rien, qu’il aurait mieux valu « qu’on s’occupe de toi » (sous-entendu par des soins affectueux). Je suis resté scotché par sa réponse (10), qui fut sans suite. Voilà ce qui reste de quinze ans de « soins », soi-disant.

NOTE 24 – Être un objet-chose
A – Les expériences hospitalières et le déficit de soins de ma mère, mêlées à ses comportements physiques et symboliques agressifs, reviennent à poser cette question. J’ai acquis-gardé de cette époque une certaine phobie des consultations médicales dans lesquelles je n’étais qu’un objet. Elle était d’autant plus forte qu’elle complétait-confirmait ce statut dans la vie familiale et scolaire (en 6è, j’étais « un cas social » pour les « pro-fesseurs », « un sale môme » pour ma mère). Enfant, je n’avais pas le choix, il fallait obéir sans jamais être sourd à la culpabilisation ambiante (j’étais toujours coupable de quelque chose). Ce statut d’objet-chose porte un nom : la réification. J’étais cette sorte d’objet-chose dont on ne sait pas quoi faire, dont on apprécierait de se débarrasser sans pourvoir le faire. Alors on le trimbale ici ou là ; plus ou moins gênant, on le supporte, on finit par s’en accommoder (Cf. NOTE 10-C). Cette identité s’exprimait fréquemment dans la bouche de ma mère : « Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? », comme on se demande de ce qu’on va faire d’un objet. Le garder, le donner, le mettre à la cave ou le casser ? 
B – La réification comme devenir-chose impose la négation des besoins-désirs par quoi un être en gestation peut devenir relativement autonome, disposant de marges de manœuvre, ce que l’on nomme un sujet désirant ; être un objet, c’est n’être pas un sujet, c’est l’impossibilité de le devenir. Dans cet univers, le désir n’existe pas, c’est un inconnu, dont la recherche-réalisation échappe à toute possibilité pratique, dont le sens est resté longtemps énigmatique. Je n’ai donc jamais bien supporté tout au long de ma vie n’importe quelle relation-situation réifiante, au détriment de mon psychisme et de mes affects (11). Mon analyse a mis sensiblement en relief ce refus intériorisé de l’accepter ; sa présence insue ou déniée dans les relations sociales.
C – La réification ne peut pas être réduite à un phénomène concernant strictement des individus en relations duelles, qui en seraient les auteurs-acteurs. Elle renvoie à l’analyse de la réduction des individus et des rapports sociaux à de simples fonctions de la reproduction sociale, de l’exploitation dans les sociétés capitalistes, ainsi qu’à la domination qu’y exercent la marchandise, la division du travail, le droit formel, l’État administré et bureaucratique, sur l’activité sociale et les formes de vie des personnes. Cette catégorie d’une pensée politique et philosophant sert à critiquer les formes contemporaines de la déshumanisation des rapports sociaux du travail, de la santé, de la pensée ou de la culture…, jusqu’aux relations amoureuses et amicales. La catégorie de réification désigne donc moins un phénomène en particulier qu’un ensemble de tendances et de processus socio-historiques caractéristiques du capitalisme dans toutes ses manifestations. Refuser moralement la réification des relations familiales ou institutionnelles est une chose, s’en libérer en est une autre. On ne peut pas, en vérité, s’en départir par la simple conscience de son existence, de ce qu’elle est et provoque (croyance idéaliste) ; on peut tenter de la « gérer » au mieux des ressources, sans illusion quant aux résultats. Aussi n’ai-je pas pu en « sortir ». La réification étant le produit d’une formation sociale, la seule perspective réside dans des mobilisations collectives afin de limiter les conditions matérielles socio-historiques qui en permettent l’existence. C’est donc là un pli qui ne peut que subsister dans les coordonnées et la grammaire du système capitaliste, puisque tel est le mode de production dans lequel nous existons-vivons.

NOTE 25 – Les violences, la peur et l’Ailleurs
A – La peur des autres du fait de leurs violences physiques et symboliques (réelles ou potentielles) a perduré dans la crainte d’être pris en défaut par un manquement à des devoirs imposés, une faute ou une incompétence. Une peur dont la conséquence était un manque presque total de confiance en moi, issue des images dévalorisantes de mon entourage familial et scolaire, le tout accompagné de la culpabilité d’être ce qu’on me disait que j’étais, sans pouvoir me donner d’autres images de moi-même, tout en ressentant une grande injustice que j’attribuais davantage aux violences qu’aux images de moi imposées-répétées, car, en effet, j’étais « Nul » (le cadet). Ces désignations ne se logent pas uniquement dans le psychisme, mais aussi dans le corps somatisant. Aussi ai-je gardé des traces, notamment dans des collectifs défavorables, tout en les mettant relativement à distance, là encore selon les personnes rencontrées et les circonstances.
B – C’est ainsi qu’il m’est arrivé plus d’une fois de m’y soustraire en partant dans (avec) l’Ailleurs pour ensuite prendre conscience qu’on m’avait parlé sans rien entendre, les gens me regardant d’un « drôle » d’air. Idem dans des réunions dites de travail, qui n’étaient en fait que des réunions contraignantes où l’autoritarisme, qui exprime un arbitraire inquestionné, impose le poids d’une hiérarchie à laquelle il faut se soumettre. (Quel ennui, j’ai fini par les déserter ce qui m’a valu une convocation chez le Directeur : la morale, rappel des devoir d’un fonctionnaire, l’ordre d’y participer… Ce fut sans suite, comme quoi ces gens sont totalement impuissants, englués dans leur incompétence à faire vivre-animer un collectif). Idem en réunions syndicales.
C – Dans tous ces cas-là, je renonce, j’abandonne, me disant qu’il ne sert à personne de faire valoir ce que je pense-propose, parfois à tort, pour le regretter ensuite. Je retombe ainsi dans les affres de l’enfance (Cf. NOTE 12-C et 32-C-D).

NOTE 26 – L’Attente : une dépendance aux autres
Le déficit durable de stimulations-motivations affectives maternelles est restée constamment présente, laissant des traces indélébiles sous des formes et des intensités variables selon les rencontres et leurs circonstances. J’ai toujours attendu des autres leurs manifestations, afin de pouvoir me mobiliser et développer les miennes selon mes centres d’intérêts ou pour en découvrir d’autres : un besoin d’allumage, de collaboration et de solidarité. Cette dépendance à autrui a mis en relief la difficulté à m’occuper de moi de façon autonome (toujours relative), à prendre des décisions-initiatives pour moi. Cette difficulté a été d’autant plus marquante que j’ai rencontré trop peu de personnes susceptibles de m’entraîner soit dans leur sillage, soit dans mes intérêts-curiosités. Lorsque le hasard des rencontres-circonstances m’a mis en relation de nécessité ou de contingence (par exemple, au travail, en amour) avec des personnes inadaptées à mes attentes ou à mes compétences, je retrouvais les symptômes d’esseulement sous la forme d’un processus de dépression.

NOTE 27 – La dépression
Elle est la forme phénoménale du syndrome du berceau, de ses effets-conséquences étendus, le nom d’une unité, le temps d’une suite. Elle est la forme continuée dans laquelle je tombe lorsque je suis confronté à des rencontres-situations défavorables, ou pire, traumatisantes, dans lesquelles je me sens démuni, sans pouvoir, impuissant à mettre en œuvre quelque solution-dépassement que ce soit. Elle témoigne d’une présence incontournable : l’Autre, sous la forme de personnes, d’institutions ou de situations-relations de travail, d’amours… A l’opposé, lorsque je me trouve en présence de personnes favorables à ma puissance d’agir, d’être, je ne suis pas en dépression, même si elle rôde comme une potentialité, au risque d’un retournement. La dépression est donc moins un état qu’un processus vécu dans une immersion sociale négative, incontrôlable.

Mots clés

– Refus de l’école associée à l’abandon.
– Désignations dévalorisantes ; Pierre est nul.
– Violences sadiques des enseignants et du cadet.
– Auto-confirmation des échecs à répétition : Je suis nul.
– Quotient intellectuel élevé – L’énigme des échecs.
– Peur des filles – Le romantisme : une pathologie, une souffrance.
– Insécurité affective – Premières angoisses.
– Mauvais objet – Mésestime et honte de soi.
– Souffrances – Dépression.

NOTE 28 – Les études ? Un échec !
A – De mes expériences d’écolier à celles d’étudiant, j’ai gardé l’incontrôlable difficulté à m’immerger dans des études et à me focaliser sur mes propres curiosités. D’elles, je n’ai retenu aucune motivation concrète, aucun goût pour une matière, aucune « passion » pour un thème ou un auteur. D’une façon ou d’une autre, toutes se sont déroulées dans des univers de désignations-évaluations négatives, de répressions-punitions, d’obéissances-soumissions. Elles m’inhibaient, auto-confirmant toutes sortes de désignations, notamment le sentiment d’être mauvais, puisque tels étaient les résultats de mon parcours. Je peux dire sans me tromper que l’école a été plus que rarement hospitalière à l’égard de ma subjectivité, de mes formes de vie et d’expériences.
B – Paradoxe : Comment se fait-il que personne n’ait jamais mis en relation-perspective le fait que j’étais un « génie », « doué » d’une intelligence « exceptionnelle » et le réel de mes performances médiocres (12) ? Que cette intelligence déclarée élevée ne m’aidait en rien dans mes études ? Que Personne ne fit jamais le lien entre mes problèmes, les conditions de ma naissance et les évènements de la vie familiale et scolaire ?
C – Une des raisons est que l’intelligence est ici rapportée à une propriété individuelle, hors du substrat des affects, hors de toute considération pour des déterminants socio-historiques. L’idéologie des dons et d’une intelligence innée (Cf. 38-C-D) justifie toutes les discriminations-inégalités, dédouanant du même coup la responsabilité de l’institution académique, puisque cette dernière est reportée sur l’individu isolé. Je possédais « Tout-ce-qu’il-fallait-pour-réussir », répétait ma mère : quel aveuglement, quel déni ! Cette conviction fut confirmée par ma réussite en fin d’étude : « Tu vois quand tu veux », disait-elle, évoquant la croyance que j’avais mis en œuvre cette année-là ma volonté de réussite en mobilisant mon intelligence, alors qu’évidemment je ne voulais rien du tout qui soit de cet ordre : une absurdité. En analyse, j’ai compris cet « incroyable » paradoxe : l’échec scolaire peut être le signe d’une réussite, à condition d’être le premier, en tout honneur, et d’en être récompensé par la suspension des violences physiques et symboliques !
D – Une autre explication tient au fait que ma mère attribuait aux enseignants (comme aux médecins) une confiance totale : eux, ils savent, une confiance assise sur la certitude que je devais réussir mes études afin d’accéder à un « Bon métier » pour « Ne pas tirer le diable par la queue, comme nous ». Elle était convaincue que ce qu’elle exigeait était pour mon « bien », alors que je sombrais déjà dans le présent, mon avenir étant ce présent. Ce faisant, elle était complètement inconsciente des causes de « mes » problèmes, participant ainsi à leur permanence en toute correspondance avec l’institution (Cf. NOTE 40-E), ignorant que les professeurs sortant de l’Université, sans formation initiale, reproduisent pour la plupart, quelles sortes d’élèves ils avaient été (des bons), faisant de leurs expériences, notamment de l’évaluation, une référence, une sorte de modèle.
E – En rentrant de Saint-Maximin, j’ai adhéré à la Jeunesse communiste et lu Le Manifeste du Pati communiste, de Marx et Engels. Ce livre fut un choc. Pour la première fois, je lisais un livre qui me proposait de donner un sens à une partie de ce que j’observais et entendais : mon père partant au travail le soir, le voir fatigué tout en faisant les courses, préparant les repas, dont j’avais tristement pitié ; la répétition des mots exploitation, pauvreté venue de ma mère, les incriminations conte De Gaule, Pompidou, sans explications. Pour la première fois, je lisais un livre qui m’intéressait vraiment, me motivant à en lire d’autres.
F – Au fil des lectures et des années, je constatais une difficulté à assimiler ce que je comprenais. Je buttais sur des questions de méthodologie : comment lire, surtout relire, que faire d’un livre ; prendre des notes, comment, lesquelles… ? Toutes choses que l’on n’apprend pas du tout à l’école ni à l’Université. L’institution nous demande des travaux sans nous donner les clefs des manières de les produire : débrouillez-vous ! C’est ainsi que malgré mes motivations-intérêts, je calais, réduisant mes lectures, découragé, renonçant finalement à tout projet personnel didactique. Je payais là des années d’échecs. Ce processus se confirma à l’Université puis au Cnam et, dans une moindre mesure, dans mes activités de formateur puisque des contrats m’obligeaient à produire.
G – A cela s’ajoutait une mémoire déficiente. Les séances harassantes de mémorisation des leçons en primaire et en sixième, leurs conséquences, ont brisé ce que j’appris plus tard : l’existence d’une mémoire intentionnelle, volontaire, qui ne peut exister qu’à la condition d’être soutenue par des affects positifs, un sens, en lieu et place d’une amnésie dissociative provoquée par un stress répété. Tout cela n’en charriait aucun. L’Ailleurs étant un monde sans mémoire – or, sans affects positivement orientés, pas de mémoire – comme dans le monde réel, j’y retournais après chaque séance de cette sorte. Et puis, à quoi bon une mémoire dans ce monde infernal ? Un des indices de ce qui précède tient au fait que je mémorise très bien des textes de chansons, c’est à dire accompagnés d’une musique : la musique est alors la médiation positivement affectante avec laquelle je retiens le texte. Malgré de nombreuses tentatives d’apprendre par cœur des poèmes, je n’ai pas réussi à dépasser cet empêchement handicapant.
H – Ne pas avoir pu dépasser des traumatismes afin d’entrer vraiment dans la lecture-assimilation des œuvres critiques, notamment marxienne ou d’obédience marxiste, est l’un de mes plus grands regrets, la source d’une frustration permanente. J’ai souvent pensé que j’aurais aimé être un philosophe, mais pour cela il aurait fallu que je sois pris sous l’aile affectueuse et stricte d’un maître. J’ai gardé de l’enfance une culpabilité foncière relative à tout ce que j’aurais dû faire et être ; coupable je devais subir une domination quelconque à laquelle me soumettre ou de laquelle je déviais en me repliant dans la solitude. Je me sentais excédentaire, inutile, donc coupable d’exister, comme existe n’importe quel objet. Si l’analyse m’a permis de mettre à distance ce vécu, là encore je n’ai pas pu m’en départir complètement, la vie sociale étant pleine de situations propices au constat qu’exister (comme une chose) n’est pas vivre (comme un sujet).
I – L’école et la famille ont été incapables d’œuvrer à faire advenir chez moi de nouveaux besoins, à développer mon appétit et de nouveaux rythmes au cours d’activité génératrices de pouvoirs. Ces deux institutions ont failli à la transformation de mes conditions de vie d’enfant vers une sorte de libération. Elles ont au contraire favoriser un sans lendemain pour de nouveaux possibles. Durant toute ma scolarité, école et famille ont été des lieux jumeaux, sans que je vive une discordance entre les deux, l’une disqualifiant l’autre, pour faire de moi une unique identité : l’enfant est l’élève, l’élève est l’enfant. La famille, l’école, comme la neuropsychiatrie et la soi-disant psychopédagogie du collège de Saint-Maximin ont été des espaces de conflictualité avec moi-même sans que jamais aucune de ces institutions n’ait mis à ma disposition des moyens pour élaborer ce conflit. Comment s’en étonner maintenant, alors que ces institutions sont à l’image adéquate du néo-capitalisme (13) pour lequel les personnes ont pour seul intérêt d’être des vecteurs de profitabilité.

NOTE 29 – Les amours ?
A – A partir de l’élucidation des composantes du syndrome du berceau, une des « découvertes » les plus douloureuses fut de me résoudre à admettre que j’avais peu d’amour en moi, ce qui n’était au fond qu’une conséquence logique de la vie familiale et des relations sociales. Mes parents ne m’ont jamais éduqué par l’amour et à l’amour. Comment, auraient-ils pu compte tenu de leurs propres vies, du statut et de la fonction sociale de l’amour ? 
Dès lors, comment aurais-je pu en proposer-donner ? Au cours de mes explorations, il m’apparut que je n’avais ressenti que très peu d’amour pour mes parents et la fratrie, tout au plus quelques affections ; loin d’eux, je ne ressentais aucun manque, loin de me poser la question de savoir si je les aimais ou pas. Ce constat était le reflet du fait qu’ils ne s’intéressaient pas à ce que je faisais, pensais, ressentais : mon père ne m’a jamais questionné sur quoi que ce soit, pas même de me demander : Comment vas-tu ? Je n’ai jamais eu avec lui aucune discussion sur quoi que ce soit, pas même sur l’actualité politique ou sportive (il lisait l’Humanité tous les jours). Rien, le désert total, le grand silence. L’utilisation de l’adverbe « jamais » n’est pas une exagération, il dit bien : à aucun moment. Idem avec ma mère. Il m’a fallu du temps pour placer le mot juste et vrai sur cet état de fait, tellement leur comportement était la norme inquestionnée : l’indifférence. Depuis leur décès, je ne pense ni à l’un ni à l’autre. Pour la toute première fois, je me suis demandé si je m’aimais, une question qui m’a semblé insolite et saugrenue. A cette question je n’ai pas répondu, je n’avais rien à en dire.
B – Si mes relations inhibées, autocensurées aux filles venaient bien d’une piètre image de moi, la cause première était logée dans une ambiance incestuelle anodine. Ma mère était exhibitionniste : elle se baladait nue après sa douche et se mirait devant le miroir de l’entrée pour se passer de la crème sur le corps. Je voyais aussi mes sœurs nues. Petit garçon entouré de filles, j’ai vécu mes premiers émois vers l’âge de neuf, dix ans ans, curieux et attiré par ces corps : j’étais plein de tentations. Pourtant, malgré l’inexistence de toute éducation à l’amour-sexualité, je devinais qu’il était très risqué d’y toucher. Personne ne m’a jamais dit : tes sœurs sont interdites, mais pas les filles à l’extérieur de la famille, tu peux aller vers elles. Par un renversement dévastateur j’ai associé les filles du dehors aux sœurs (certaines), ces dernières étant potentiellement accessibles du fait de vivre avec elles, familières, tandis que les premières étaient lointaines, inconnues : filles = sœurs = interdites. Une catastrophe ! Aussi ai-je développé à cette époque des représentations romantiques pathologiques de « l’amour » : l’amour merveilleux, plein de joie, de projet, l’amour fidèle, l’amour toujours, j’en passe et pas des meilleures. Cette exagération solennelle devait compenser, vainement, l’absence d’amour familial, générant du même coup une atrophie de mes relations aux filles. Et quand j’avais une « copine », je ne me sentais pas à l’aise, tout à la fois content et insatisfait, jamais rassuré. Et puis ces relations ne duraient pas, ce qui ajoutait à mes désarrois, à mes frustrations. J’étais toujours à la recherche d’un amour finalement impossible, sans savoir encore que je cherchais celui de ma mère duquel dépendait celui avec les filles. Ce fut une période horrible faite de souffrances physiques et mentales anormales mais logiques, dont personne ne saura jamais l’intensité, le coût exorbitant.
C – J’ai compris que cette demande-attente d’amour maternel manquant était définitivement révolue, devenant ainsi un fait avéré. Mon travail analytique sur la relation à ma mère, quel être elle avait été, m’a permis d’en faire le deuil. Ce travail associé à celui sur l’incestuel eût pour effet de me libérer de mes peurs des femmes. J’ai réussi à initier-développer sensiblement mes relations « amoureuses » grâce à des gains narcissiques et d’assertivité. Au point de me sentir totalement à l’aise dans mes prises de contacts puis au cours des rendez-vous. Pour la première fois, je vivais ce qu’un désir révélé-assumé, vécu-accepté comme tel, pouvait générer d’énergie positive : quelle qu’était la qualité de la relation, je vivais pleinement que ce que j’engageais était pour moi, non contre moi. En somme, je faisais mon « boulot » sereinement, avec assurance.
D – La première femme avec qui je vécu fut Catherine, une personnalité exceptionnelle que j’ai été incapable d’aimer vraiment, déjà trop détruit : un gâchis. Puis les relations se succédèrent, la plupart agréables, voire heureuses, mais sans perspectives satisfaisantes. A partir de la séparation d’avec Madeleine, je m’inscrivis sur des sites de rencontres, ce qui me permit de rencontrer beaucoup de femmes. Au fil de ces expériences, concomitantes au travail analytique, je découvrais combien l’amour-sexualité était un tabou, ce que je connaissais bien pour l’avoir vécu ainsi et largement exploré en analyse (pour une vraie délivrance, à défaut d’une émancipation qui se joue collectivement). Un des meilleurs exemples de son expression est la réduction de l’amour-sexualité au sexe, un mot que je n’utilise que très rarement. « Sexe » est intéressant par la fonction qu’il remplit : évacuer l’amour-sexualité, la plupart du temps sur un ton de réprobation. Combien de fois ai-je entendu cette phrase ou ses dérivées : « Tu ne penses qu’au sexe, il n’y a que ça. ». L’inaudibilité de mes propos est toute là. Alors oui, il n’y a plus que ça, quand « sexe » est le signe de ce qui reste quand on n’a plus rien à partager, à créer, quand l’amour-sexualité s’évapore dans ce que « sexe » porte du refus d’aimer. « Sexe » est alors tout à la fois le signe d’une négation et d’un déni creusant un fossé entre mes acquis, mes propositions et l’incapacité de ces femmes à dépasser leurs inhibitions et refoulements. Autrement dit, au moment où enfin je me savais disponible pour expérimenter un amour vrai et authentique, je rencontrais des femmes se situant à l’opposé de mes investissements : désespérant ! Car, en effet, pour aimer il faut être deux. Mes acquis ne servaient donc à rien (Cf. NOTE 6), ne faisant que confirmer mes propres découvertes-avancées. J’ai vécu des moments pénibles de frustration avec celles dont je me sentais amoureux ou que j’avais envie d’aimer, mon besoin d’amour n’étant pas satisfait, ni même ce que j’affirmais comme un désir. Avec d’autres, l’ennui pointait son nez très vite. Aussi, au lieu de me rapprocher d’elles, à moins que ce soit elles qui s’éloignaient de moi, il me fallait rompre parce que je savais que je ne pouvais rien faire du fossé constaté, pensant que la prochaine serait la bonne compagne. La seule exception fut Noëlle, rencontrée trop tard. Je renvoie à mon essai : Le Mentir-vrai de l’amour et autres poèmes.

IV – Ce que parler veut dire

NOTE 30 – Parler, apprendre, comprendre, dépasser 
Si une analyse procède d’une exploration de l’inconscient, consiste à élever à la conscience les phénomènes qui le forment, alors je peux dire que mon analyse est une réussite. Ce texte en témoigne, hélas qu’en partie, car si toute analyse est nécessairement lacunaire, son récit ne peut l’être que davantage.
A – Lorsque j’ai décidé de m’engager dans une analyse, après quelques années d’une psychothérapie individuelle et de groupe, c’était par besoin de découvrir-comprendre et dépasser les causes de mes souffrances, de me débarrasser des traumas de mon enfance-adolescence, du moins certains. Cet objectif avait pour postulat, largement partagé, que le dévoilement élocutoire du passé, par le jeu des associations, l’analyse des rêves, l’épanchement des affects, etc. était le meilleur chemin vers une guérison (Cf. NOTE 3).
B – Il faudrait entrer dans une analyse serrée des verbes parler, apprendre, comprendre, dépasser. Que signifient-ils pour soi ? Que portent-ils de sens et de fonctions dans la vie sociale ? A quelles conditions de possibilité leur sens pour soi peut avoir quelques effets positifs lorsqu’ils dépendent des relations et des rapports sociaux ?
Comprendre, par exemple, ne signifie pas uniquement saisir intellectuellement le sens d’un texte pour ce qu’il est et expose. Comprendre signifie aussi « prendre avec soi » (du latin comprehendere, « saisir ensemble »), pour soi, dans les limites d’une interprétation ne déformant pas son statut et ses contenus. En effet, on ne peut pas faire dire à un texte ce qu’il ne dit pas, sinon au prix de graves déconvenues. De ce travail d’une lecture-analyse objectivante et d’une interprétation raisonnée-raisonnable, dépend l’approbation bien fondée, ou non, d’une prise pour soi. Comprendre ne revient pas non plus à justifier, c’est à dire à rendre juste ce qui ne l’est pas dans l’ordre de valeurs morales ou éthiques. Ni non plus à évaluer, c’est à dire à énoncer un jugement de valeur quantitatif ou qualitatif. Ces dernières opérations, justifier-évaluer, sont totalement extérieures au processus de la compréhension.
C – Or, dans la vie sociale ordinaire, ces deux dernières opérations intellectuelles sont souvent utilisées en lieu et place « du comprendre », de sorte que comprendre pour dépasser reste une opération insue, difficile à faire valoir. Si j’évoque ici la lecture d’un texte, je pense aussi à l’expression orale, « au parler » qui subit les mêmes travers. En analyse parler consiste à élucider, à travailler avec soin des états, des processus, à apprendre de soi, des autres et du monde. Ce qui nous porte loin « du parler » ordinaire (les pratiques sociales en attestent, comme par exemple la quasi impossibilité de pouvoir parler trois minutes sans être interrompu, souvent par une voix hors-sujet, par une remarque désobligeante ou sans pertinence, etc.). Il en va de même pour le verbe dépasser dont le sens ici n’équivaut pas à oublier ou à détruire, à ses synonymes proches ou lointains (par exemple, dénier), mais à intégrer ce qui doit l’être dans un processus critique pour une production de qualité supérieure. Ainsi, les travaux d’Einstein ne font pas oublier ceux de Newton, qui restent historiquement intacts en tant que tels et qui sont enseignés. Plus, la connaissance de leurs travaux les fait mieux comprendre.
D – Ces quelques précisions permettent d’introduire une dimension essentielle du travail analytique : parler pour apprendre et comprendre singulièrement des phénomènes, pour soi, en explorant les processus par lesquels l’analysant est déterminé en tant que personnalité. Analyser revient ici à mettre au jour les causes objectives-subjectives de cette détermination par l’analyse théorique des pratiques (Cf. NOTE 39-A et 43-H) individuelles et institutionnelles et pas uniquement en décrivant inlassablement leurs effets-conséquences, mais en allant autant que faire se peut jusqu’aux racines, soit une condition pour de possibles dépassements. En ce sens, « le parler » analytique sépare « du parler » de certains autres.

NOTE 31 – Parler : guérir ou prendre soin ?
A – Si la guérison est la promesse et son résultat, alors mon analyse est globalement un échec, partiellement une réussite (Cf. NOTE 43). J’ai vite compris que guérir était un but exorbitant en partie accessible et inaccessible. La complexité était au rendez-vous, ce qui n’était pas pour m’intimider (Cf. NOTE 34). Tel quel, sans autres précisions, ce précepte affirmatif fonctionne comme un cliché dont on n’a rien à questionner. La réponse est ça dépend.
B – Guérir selon le dictionnaire Le Robert : « Délivrer d’un mal physique ou moral, faire disparaître ses effets ». L’analyse serait donc ce par quoi je me délivre des maux de mon enfance-adolescence, ce par quoi je me délivre de leurs effets-conséquences. Cette définition est intéressante en ce qu’elle ne dit pas : faire disparaître les causes structurantes, mais uniquement ce qui en découle logiquement.
C – Il est certain que « parler » ouvre la voie à un assouplissement partiel de l’inconscient, devenant malléable, vers un aiguisement de la conscience des formes-contenus de ce qui l’habite, là aussi partiellement. Il faut faire l’expérience d’une longue analyse pour constater que l’inconscient est un gouffre sans fond. L’analysant décrit les symptômes de ses souffrances, les souvenirs associés, les associe à d’autres, ces derniers encore à d’autres pour y revenir (un processus non linéaire). Certains symptômes disparaissent momentanément ou définitivement, reviennent sous une autre forme-qualité, quand d’autres inconnus surviennent, le tout au présent de sa vie quotidienne. Ainsi se tisse la trame des manifestations subjectives d’une histoire passée dont ils sont, au présent, la résurgence phénoménale. Par ces enchainements dynamiques, l’analysant accède à des analyses leur conférant un sens, dans les deux sens du terme : une direction et une (des) signification(s) toujours prises-limitées dans un réel objectif présent. La fonction « du parler » est alors dans le soin porté aux jeux de langages d’autrui remis en cause ; à la découverte-énonciation d’un langage qui est propre à l’analysant tendant vers des ruptures avec la grammaire « d’un parler » commun. Sa fonction se fait critique, abandonnant d’anciens entendements. Parler permet de dévier, de soulager ; de prendre conscience ; de lâcher des illusions sur soi et autrui ; de revisiter une culture, etc. : autant d’enrichissements affectant.
D – Mais cette fonction ne peut en aucun cas transformer ni un passé (sic !) ni un présent objectivé ; elle ne peut les élaborer que psychiquement-affectivement : symboliquement, toujours pris-limités dans un réel objectif contre lequel l’analysant butte. Au mieux ajuste-t-il ses réalités nouvelles au réel dans les limites de sa puissance d’agir. Parler n’est donc en aucun cas une garantie de résultat quant à la disparition des souffrances motivant une analyse. « On ? » entend souvent qu’il suffirait de quitter un espace-temps d’apparition d’un symptôme pour qu’il disparaisse (« T’as qu’à partir »). Non, c’est méconnaître le fait que le symptôme cristallisé dans le corps se détache relativement de ses causes initiales passées, devenant en quelque sorte autonome, ayant sa vie propre. C’est évident avec la petite enfance ou l’adolescence. C’est aussi méconnaître que des causes semblables, homologues à celles du passé se présentent tout au long de la vie, ressuscitant, renouvelant certains symptômes, certaines souffrances, car l’inconscient est l’instance propice à la reproduction, à la répétition (par exemple, les histoires amoureuses).
E – Enfin, si parler peut guérir c’est uniquement lorsque le traitement des « effets d’un mal physique ou moral », dépend prioritairement de soi, au plus loin d’une dépendance à autrui, de son intrusion et quand le désir énergise la puissance d’agir. Alors, sous ces conditions possiblement produites par l’analysant ou présentes dans un rapport social donné, il pourra engager quelque chose de lui qu’il ne possédait pas avant, qui sera le signe d’une « guérison » en cours. Ainsi ai-je réussi à exercer le métier de formateur pour adultes, à mon compte, pendant un peu plus de neuf ans (ce qui n’est pas rien vu la concurrence dans ce secteur) : à élargir sensiblement mes relations « amoureuses » grâce à des gains narcissiques et d’assertivité et à me débarrasser des crises aigües d’angoisse. Enfin j’ai pu écrire, notamment des poèmes, un désir depuis longtemps laissé de côté. Voilà quatre exemples, parmi d’autres, d’une prise d’autonomie relative, toujours en voie d’une suspension ou d’un abandon.

NOTE 32 – Parole, institution et vie quotidienne
A – Ce travail n’est pas du tout transposable-utilisable dans les institutions ordinaires (quel scandale ce serait !) et dans la vie quotidienne. Les institutions ne s’intéressent pas aux personnalités qui les composent, donc à leur histoire, notamment au travail, mais uniquement à des individus sensés obéir aux impératifs de la production définies par d’autres. Parler revient à suivre le flot d’un discours dominant centré sur ses intérêts, à entériner ce que l’institution exige.
B – La pression idéologique de la société du profit, et les conditions de vie matérielle qu’elle impose, tend à faire de la langue un système d’échanges réduit à une fonction utilitaire, minimaliste, appauvrie et conventionalisée à l’extrême. Dans ces conditions, toute prise de parole hétérodoxe est un risque quand parler veut dire quelque chose d’important engageant ma personnalité, une part de ma culture, de ma façon de penser et de réfléchir : le risque situationnel d’un remaniement négatif, de type régressif. J’ai souvent expérimenté cela dans relations avec des femmes, des situations de travail ou des réunions syndicales.
– Une femme demande à son mari s’il l’aime. Celui-ci répond « bien sûr ma chérie ». Cette femme lui répond alors « Oui, mais est-ce que tu m’aimes vraiment ? ». Si chacun permet à l’autre de parler, c’est sans garantie d’une « bonne » réception puisque chacun peut échouer à garantir la réalité des choses, à dire toute la vérité ou à y tendre authentiquement (Voir mon essai : Le Mentir-vrai de l’amour).
– Lorsque je propose au secrétaire de la CGT d’organiser une réunion sur la souffrance au travail, après une longue discussion dans laquelle nous confirmons nos accords et que j’entends la secrétaire du secteur PMI affirmer « Nous ne sommes pas des psychologues », après que j’aie proposé que nous réfléchissions à la meilleure façon de contacter les agents en souffrance ; que d’autres lui emboîtent le pas, dont le secrétaire, je comprends immédiatement que c’est foutu, qu’il n’y a plus rien à dire face à un « argument » dont la fonction consiste à clore les becs., au lieu de questionner ma proposition en somme logique. En prenant la parole, je m’adressais pourtant à des militants ET à la CGT, en faisant part avec cette proposition de quelque chose de ma conception d’un militant et du syndicat CGT. Il aurait donc fallu tout reprendre : c’est quoi la CGT, c’est quoi militer ? ; questionner la camarade : Que dis-tu et que fais-tu en posant cette affirmation ?
–  C’est ce collègue, qui au cours d’une vague discussion sur le « communisme » (celui de l’idéologie dominante) débitait des sottises, des contre-vérités historiques, faisant notamment de Staline la créature de Marx pour, énoncer brutalement : Staline=Lénine=Marx. Je ne peux pas toujours me taire, bien que je le fasse souvent. Aussi, lui ai-je fait remarquer que sa filiation était un anachronisme historique, plus quelques autres choses… Il me répondit : Si tu veux vivre sous le communisme, va en Corée du Nord. Il y avait tellement à reprendre de son infantilisme (lui seul peut le faire) qu’il a mieux valu en rester là dans le silence des autres collègues.
C – Le parler analytique-critique n’est pas admis : au mieux fait-il l’objet d’une indifférence, au pire est-il rejeté au nom d’un hors sujet ou d’une redéfinition à effet de censure. Il faut alors faire l’expérience que se taire est le comportement le plus adapté aux processus institutionnels, sinon c’est au risque d’une stigmatisation, d’une relégation. Se taire et renoncer à toute élaboration d’une pensée susceptible de donner du sens au travail, de dépasser des pratiques sources d’ennuis, d’inanité, et donc d’investir les compétences vers un travail « bien fait » où chacun puisse voir le bout de ses actes.
D – J’ai acquis de mon enfance une sensibilité paradoxale relatif au couple parler-se taire, au point de ne pouvoir penser ni même témoigner de quelque chose. Ma mère me secouait disant d’une voix forte « Tu vas parler », pour aussitôt exiger « Tais-toi, va dans ta chambre » au moment où je commençais à articuler quelques mots. Pour moi, parler ou se taire revenait à une seule et même chose, jusqu’à ne plus savoir ce que parler peut taire, ce que taire peut dire.
Une partie de mon travail analytique a consisté à explorer le sens du silence par un réapprentissage du langage, mais dont l’exercice réel est réalisé en l’absence d’autrui « Cf. NOTE 3, NOTE 31-E). Aussi me suis-je demandé ce que parler veut dire quand les relations sociales viennent percuter des apprentissages protégés (Cf. NOTE 1) de toute injonction latente ou patente à devoir se taire. C’est ainsi que parler sur le divan (ou se taire) et parler dans une quelconque réunion (ou se taire) constituent deux sortes de situations aux normes contradictoires.
E – Si parler peut guérir, parler peut aussi être son contraire, tout dépend avec qui je parle, à propos de quoi et dans quelle situation, favorables, ou pas. Dès mon enfance-adolescence, j’ai appris qu’il est bon de savoir repérer quand il faut se taire, quitte à en être « malade ».
F – Dans les premières années, j’ai souvent vécu ardemment que l’analyse allait me rapprocher de certains autres, notamment des femmes, afin de faire vivre mon besoin d’amour qui me manquait terriblement, source ultime de toutes mes souffrances : la présence continue d’une absence, au présent d’un passé et d’un présent décomposé-recomposé dans le langage. Il n’en a pas été ainsi pour l’essentiel parce que l’expérience analytique, de laquelle mes rapports au monde ont évolué, sépare. C’est que le langage est aussi le lieu de luttes diverses relevant du maquillage et de la manipulation, de la censure, de l’intimidation, de la reformulation consistant à changer de sujet de façon irrationnelle, de la projection indue, de la déformation des propos tenus, de l’ironie, la moquerie ou, plus agressivement, du mensonge, de l’hypocrisie et du rejet, etc.

NOTE 33 – Les limites de l’analyse. Un seul objet :  le langage
A – J’ai fait la découverte inouïe (14) que je disais bien ce que j’énonçais et en même temps que mon énonciation portait autre chose que ce qu’elle disait ; s’adressait à d’autres qu’à ceux que je nommais. Cette imbrication de deux plans toujours présents impose de revenir sans cesse sur son propre discours par des voies d’énonciation formellement différentes, où les mises en mots, en phrases sont sans cesse remaniées. Ce faisant, j’ai compris que c’est par là même qu’il est parfois si difficile, voire impossible, de parler véritablement dans la vie sociale, particulièrement lorsqu’il s’agit d’amour et de politique, plus encore de ce que parler veut dire lorsque amour et politique sont intimement corrélés.
B – Ce qui est alors en jeu, parfois douloureusement, c’est la possibilité de faire entendre à mon interlocuteur, et au-delà de lui, quelque chose de la véracité de mon discours. En m’adressant à lui, je m’adresse à quelqu’un d’autre qui est lui et quelque chose d’autre, à une sorte d’instance supérieure, englobant lui et cette autre chose (Cf. NOTE 32-B). Le problème posé est donc celui de la double reconnaissance littérale, réelle ET symbolique de ce qui est dit. Le drame, le véritable drame est que nous échouons constamment à dire tout ce qui peut pourtant se dire.
C – Il faut conclure que l’analyse sur un divan a pour seule instance le langage. C’est le lieu en acte où le locuteur a pour interlocuteur lui-même, médié par les interventions interprétatives du psychanalyste ; où Autrui est absent comme allocutaire, mais présent comme référent.
D – L’analyse ne peut donc pas être le lieu d’une résolution des causes matérielles des souffrances, cela va de soi concernant le passé, aussi pour des causes présentes. Cette résolution, si elle doit advenir, relève d’une toute autre pratique et d’un autre statut du langage où ce dernier n’est plus l’instance essentielle saisie comme fin, mais ce par quoi il porte des savoirs-activités révolutionnantes en vue de rassembler des citoyens désireux de transformer-dépasser les structures économico-sociales du mode de production capitaliste, cause première de toutes les souffrances. (Cf. NOTE 42).

NOTE 34 – L’inconscient : une langue étrangère
A – L’analysant entre en analyse comme un explorateur parcourant pas à pas un territoire inconnu, qui découvre des paysages : toutes sortes d’espèces vivantes, des montagnes et des vallées, toute une architecture géologique…, auxquels il donnera des noms. Comme l’astrophysicien, plus l’analysant ira loin et plus il verra tôt dans sa vie. L’explorateur cherche des traces fossiles à étudier pour comprendre d’où vient ce qu’il découvre et comment les objets de ses découvertes se sont développés-transformés. Ce qui est certain, c’est qu’il ne pourra rien en dire de significatif tant qu’il n’aura pas engagé sa démarche de découvertes et d’études. Ce qu’il rapportera sera donc inédit, soit autant de nouveautés permettant de comprendre davantage l’humanité ou la nature. A ce titre, les scientifiques sont aussi des historiens dans leurs disciplines.
B – L’analysant se retrouve dans une situation homologue, à ceci près, et ce n’est pas rien, que son territoire c’est lui-même ; son cosmos, la société dans laquelle il a grandi et celle du moment où il engage son travail thérapeutique. Mot après mot, phrase après phrase, dans le jeu des associations et des surgissements inattendus, il va discerner tout un monde jusque-là inaperçu, se révéler des relations et des rapports inouïs (Cf. NOTE 3), se faisant le chroniqueur de son passé au présent de ses énonciations. De ce passé, lui reviendront de multiples « fossiles » sous la forme de souvenirs et d’affects.
C – Le passé étant passé, mon langage intérieur et celui socialisé de mon enfance le sont aussi. Je n’ai à ma disposition que des plis, des traces que je ne peux énoncer que dans mon langage actuel, qui s’impose. Or, il m’est arrivé souvent de constater que ce langage ne convenait pas pour exprimer les surgissements de l’inconscient. C’est une des raisons pour lesquelles l’analysant n’en finit pas de revenir sans cesse sur tel problème ou telle question, comptant sur la répétition, jamais égale à elle-même, pour retrouver quelque chose de son langage d’enfant, le seul paraissant adéquat. Je pense à Picasso affirmant qu’il dessinait chaque jour pour tenter de retrouver ses traits-dessins d’enfant. Allongé, je parle, mais mal à mon oreille, à tout mon corps. Dans ces moments, je butte, je bafouille, j’hésite : « Non, c’est pas ça, pas exactement, enfin un peu quand même… Je sens quelque chose que je ne parviens pas à exprimer, il faudra que j’y revienne… », C’est exactement ce qui se passe lorsque j’écris cet essai ou des lettres relatives à ma vie.
D – Jacques Lacan affirme : « L’inconscient est structuré comme un langage ». Je ne discuterai pas ce propos du point de vue de son auteur car j’en suis incapable par incompétence. Je veux juste tenter d’exposer ce que j’en ai saisi au cours des années de mon analyse. Je prends son affirmation pour une hypothèse, pour moi une intuition. L’inconscient aurait donc ses lettres, ses mots, ses phrases et ses textes ; sa grammaire ? Structuré comme un langage : lequel ? Celui de mon enfance ? De quelle nature puisque l’enfant est celui qui ne possède pas les mots pour se dire ? Le langage du corp (Cf. NOTE 12-C) comme système de signes bruts, non symbolisés ? Mon langage actuel ? Ou les deux entendus comme l’histoire du passage de l’un à l’autre ?
E – Longtemps, j’ai admis, sans rien en penser, que mes propos étaient tendanciellement conformes à ce qui surgissait, de sorte que la chose surgissant pouvait se dire avec mon langage d’adulte. Chose survenue et mon langage entraient donc dans un rapport d’exactitude et de vérité, mon langage exprimant fidèlement la chose en question. Jusqu’à ce que je butte sur le réel de ce dernier. Si ce qui précède n’est pas faux, ce n’est pas exacte non plus. Pourquoi ? Parce que quoi que je dise, comme je le dis, je découvre que l’inconscient est une langue étrangère, fût-il mon inconscient, mes paroles fussent-elles les miennes. C’est dans la succession de sa découverte sur le divan, le découvrant, que je l’apprends, un peu comme l’enfant qui apprend la langue maternelle en entendant sa mère, ses parents ; il l’assimile par un mouvement d’essais-erreurs, l’expérimente et en tire un enseignement.
F – Là s’arrête la comparaison parce que l’analysant est confronté à un réel problème : il est tout à la fois l’être où s’origine cette langue étrangère, mais sans la connaître encore, et celui qui doit en rendre compte dans une autre langue, la sienne. Il s’agit bien de deux langues : l’une, s’originant dans l’inconscient ; l’autre vernaculaire ou langue natale, avec laquelle il est sensé extérioriser ce que son inconscient manifeste. Voilà le problème, une aporie. Lorsque je m’exprime à mes manières sur le divan, c’est dans un langage reconnu par moi et le psychanalyste sous la forme d’une communication (qu’elle soit énigmatique ne change rien), alors que je cherche une traduction. Le problème est bien celui de la traduction. Quelle traduction quand l’analysant n’en finit pas de ne pas comprendre ce qui l’origine ? Comment traduire une langue étrangère qu’on ne connaît pas, qu’on n’en finit pas de découvrir et qu’on ne peut exposer que sous la forme d’une communication quand cette dernière ne dit qu’insuffisamment à qui la comprend (d’où une analyse très longue) ?
G – Or, la langue de l’inconscient ne ressortit pas d’une communication ; la traduction qui se veut communication ne communique rien d’autre qu’elle-même, donc quelque chose d’inessentielle. C’est pourquoi les choses de l’inconscient sont rapportées à de l’insaisissable, de l’intraduisible. Et pourtant je parle, mais il y a toujours quelque chose dans le parler qui ne va pas, une transmission inexacte par un procédé dont les contenus restent et resteront inessentiels, même si quelque chose d’essentiel passée à la conscience est dit. Pour qu’il en aille autrement, il faudrait que l’original et sa traduction coïncident très exactement, en revenant sans cesse à la forme de l’original car c’est en lui que cette forme réside. Et pour que l’autre, celui-celle qui écoute soit bien servi, il faudrait que l’original lui soit aussi destiné. Ceci met davantage en relief ce que j’expose à la NOTE 32. Je me demande dans quelle mesure notre langue dite commune ne ressortit pas parfois d’une langue étrangère, notamment lorsque des questions-problèmes théoriques sous-jacents à ce qui est énoncé sont laissés de côté (Cf. Partie V, notamment 42-H).
H – L’analysant doit donc accepter d’être pétri d’une langue étrangère qu’il ne connaît pas, en son essence intraduisible, et qui pourtant ne peut être dite que dans son langage dans lequel perle une certaine signification inhérente à l’original. Une traduction, si bonne soit-elle, ne peut signifier que peu pour l’original, de sorte que le rapport intime entre ces deux langues devient fondamentalement inaccessible alors qu’elles sont parentes en ce qu’elles veulent dire. Il faut donc accepter que la « traduction » ne puisse pas affirmer une ressemblance avec l’original, l’analysant ne pouvant que viser une intention jamais complètement réalisée, portant une tonalité affective.
I – C’est là une des raisons pour lesquelles j’ai vécu mon travail analytique dans une tension entre création, ce qu’il est, et apprentissages théoriques permettant de ne pas se perdre dans cette bien étrange cuisine. Il faut bien s’y faire et conclure que parler ne guérit pas et par là même admettre que c’est ainsi que l’analysant prend soin de lui.

NOTE 35 – La conscience
A – « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. » (15) ni, donc, les paroles qui témoignent de cette conscience. Si les conditions matérielles de vie déterminent l’enfance-adolescence, il en va de même pour l’analysant exerçant son analyse au présent des conditions de son existence sociale, ses dernières conditionnant en retour les contenus-formes et l’efficacité de son travail « thérapeutique ». Cette détermination de la conscience associée à une analyse joue à plein dans les relations sociales en générant des contradictions, des conflits et finalement des impossibilités de résolution et de développement (Cf. NOTES 34, 40, 42-J).
B – Lorsque je prends conscience, par exemple, de l’origine-histoire de l’amour en moi, de la contradiction entre le réel de l’Amour (grand A : le romantisme pathologique) et l’amour réel (petit a) et qu’enfin je me rends disponible à la possibilité de vivre un amour vrai-authentique en acceptant de prendre le petit a pour ce qu’il est, je me heurte immanquablement à l’Autre pour qui cette découverte est inconnue : cet amour est refoulé. L’Autre, c’est cette femme prise dans sa propre histoire inconsciente-insue ; c’est le site de rencontre dans lequel les illusions de l’amour sont exposées-entretenues : un produit dans le double sens d’une production idéologique (illusions, croyances, fantasmes…) et d’une marchandise. Ce sont aussi toutes les occurrences de l’amour dans la société : un voile jeté sur toutes ses violences qui font de l’amour un ersatz toujours bon à avaler dans l’immense vortex des hypocrisies-mensonges (le patriarcat, les violences faites aux femmes, les inégalités de genre, les vies quotidiennes assommantes, la publicité, le porno, les guerres…). Un ensemble qui passe inaperçu ou aperçu mais sans être rattaché aux conditions historiques de vie de ces femmes et à l’histoire de leur psyché.
C – L’amour aussi est une institution, tout comme le non-amour. J‘ai fait l’expérience que parler de mon passé, de mes découvertes en analyse n’a servi à rien. Au mieux ai-je été entendu d’une oreille discrète ; au pire il fallait me taire, sans doute parce que ce que j’énonçais était insupportable, comme devenait insupportable pour moi la complexion des femmes rencontrées (Cf. NOTE 6).

V – La base de la personnalité

J’ai tenté de montrer dans les NOTES précédentes des rapports imbriqués internes aux relations interindividuelles (papa, maman, enfant ; élève ; travailleur salarié…) et aux institutions correspondantes (famille, école, entreprise…) ; des rapports entre ces deux types de structures que je nomme rapports sociaux (Cf. NOTE 7). Ces NOTES présentent un témoignage partiel de type descriptif ou expérientiel et critique. Il faut maintenant s’aventurer plus en avant dans la dimension théorique que ces rapports impliquent afin d’aller au fond des choses.

NOTE 36 – La VIè thèse sur Feuerbach de Marx et l’aphorisme de Georges Politzer
La VIè thèse est ainsi énoncée : « L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux. ».
L’aphorisme de Georges Politzer (1929) : « La psychologie ne détient nullement le “secret” des faits humains, simplement parce que ce “secret” n’est pas d’ordre psychologique. »
Les travaux de Lucien Sève nous propose de comprendre la base de la personnalité à partir de rapports sociaux accumulés. Ce qui nous constitue et nous signifie n’est pas à l’intérieur de nous (comme une nature), mais à l’extérieur, dans les rapports que nous nouons avec tous ceux, toutes celles que nous rencontrons. On se construit donc à partir d’un dehors, mais aussi en dedans, le dehors étant intériorisé par de nombreuses médiations sociales, ce que Sève appelle la personnalité biographique.

NOTE 37 – Nature humaine ou personnalité socialement construite
A – Cette première indication oblige à faire un détour sur la question de l’existence d’une « nature humaine » ou sur ses supposés « invariants » : les hommes possèdent tous un langage, des techniques, des croyances religieuses, une organisation sociale et politique…, imprimant à toutes formes mentales ou sociales les mêmes schémas logiques. A ce titre, le développement de l’humanité serait conforme à sa nature d’être supérieur dans l’ordre biologique des espèces animales. Cette approche naturaliste s’épargne de penser l’histoire des différentes formations sociales, qui, chacune, ont initié des ruptures quantitatives et qualitatives, sur des temps longs, dans toutes les dimensions de l’histoire humaine. Aussi cette histoire ne ressemble-t-elle en rien au très lent et harmonieux développement de l’évolution biologique des espèces par la sélection naturelle (Darwin) (16)
B – Personne ne nie qu’il existe du naturel chez les individus humains, membres des vertébrés supérieurs. Personne ne nie ce que nous apprend la génétique et la dimension biologique de l’activité psychique elle-même. La question, si nous nous occupons bien de la personnalité humaine, est tout autre chose : une histoire individuelle singulière, le biographique, qu’on ne peut pas rabattre et réduire du même coup sous le génétique et le biologique. Nous sommes des êtres d’histoire sociale et d’histoire singulière. A partir du support génétique-biologique, l’humanité s’est considérablement développée sur la base d’une riche et complexe histoire au sein de formations sociales successives. Les évolutions-révolutions scientifiques-techniques en attestent, comme celles des activités culturelles ou la création d’espaces urbains, etc.
C – Par contre, les fourmis, qui existent depuis plus de cent millions d’années, font les mêmes choses aujourd’hui, à quelques adaptations près et de très longue période (phylogénèse) ; personne ne parle d’histoire biographique d’une fourmi parce que chaque individu fait exactement ce que l’espèce dans son ensemble lui permet de faire et d’être ! (17)

NOTE 38 – L’excentration
A – Ce processus d’hominisation est présenté par Sève sous la catégorie philosophique d’« excentration de l’essence humaine », qui pointe la spécificité de l’humanité par rapport au monde animal. Cette spécificité, unique dans l’histoire du vivant, tient à la constitution d’une mémoire et d’un patrimoine cumulés hors des limites de l’organisme biologique. Le produit de l’évolution de l’humanité est ainsi conservé, non plus sous formes de modifications biologiques de l’espèce, mais sous formes extérieures d’artefacts, d’outils et d’instruments, de significations et d’œuvres transmises de génération en génération. Cette accumulation externe donnée aux individus dès leur naissance a une double conséquence. D’une part, s’émancipant de manière exponentielle des limites de l’organisme et du psychisme individuels, ce patrimoine relevant de l’histoire, peut connaître un développement sans commune mesure avec ces dernières. D’autre part et en retour, ce patrimoine social dépassant de beaucoup ce qu’un sujet pourra en assimiler dans les limites de son existence, la construction de chaque sujet est donc toujours nécessairement singulière : « En somme, le secret de l’individualité psychique humaine la plus essentielle réside dans la connexion de ces deux données capitales : l’extériorité sociale et par suite le développement illimité du patrimoine humain total, de l’essence humaine réelle ; et par rapport à elle, les limitations naturelles et sociales de l’individu, dont la conséquence est qu’il ne peut s’approprier l’essence humaine qu’à travers une division sociale dont la forme est indépendante de sa volonté, voire de sa conscience, et dont le contenu détermine toute sa personnalité concrète. » (18).
B – Cette substitution de l’histoire à l’évolution biologique ne concerne pas seulement l’histoire sociale des sociétés humaines, mais aussi l’histoire individuelle de sujets sociaux. Elle y découle d’une autre composante de la spécificité humaine, que Lucien Sève évoque : la néoténie (Cf. NOTE 9). L’accumulation des acquis du développement socio-historique de l’espèce humaine sous une forme extérieure et objective contraint chaque sujet humain à ne pouvoir s’approprier, tout au long de sa vie, ce patrimoine que de manière à la fois partielle et partiale par les médiations d’autrui et d’expériences spécifiées. Le moteur du développement humain n’est pas d’origine endogène, mais exogène ; il se situe dans le rapport, dans le conflit ou la contradiction entre le sujet et ses milieux. Le développement spécifiquement humain se réalise donc non « à partir du dedans organique mais à partir du dehors social, moyennant le vaste travail individuel d’appropriation des capacités objectivées dans le monde humain, réalité sans équivalent dans le monde animal » (19).
C – Dès lors, la conscience, la sensibilité, le psychisme, la personnalité du sujet humain ne relèvent pas d’une origine, d’une essence préalable à tout procès de socialisation ou à toute forme d’expérience. Ils sont un terme dans un rapport, dans une contradiction ; ils se spécifient, se différencient comme produits du développement de ce rapport, de cette contradiction entre « les formes culturelles évoluées du comportement avec lesquelles l’enfant entre en contact et les formes primitives qui caractérisent son propre comportement », selon la formulation de Vygotski. Les acquis du développement historique ne sont jamais donnés au petit d’homme ; ils lui sont proposés par autrui, dans les objets et phénomènes, les situations et relations constitutifs du monde qui l’entoure. Il lui faudra donc se les approprier au travers d’activités qui sont toujours problématiques et dont l’issue n’est jamais acquise d’avance : ce développement culturel est donc dès lors appropriatif. Cette genèse sociale interdit de considérer les besoins (autres que biologiques), les « talents » ou les « aptitudes », l’intelligence ou les formes d’intelligence, comme étant des caractéristiques propres aux individus relevant de leur nature ; ils sont au contraire les produits sociaux du développement et de la transformation de leurs rapports avec leurs milieux.
D – D’où le combat toujours nécessaire contre toutes les idéologies qui, au nom de la « diversité », de caractéristiques naturelles supposées propres aux individus, justifient les inégalités et l’échec scolaire, et contre les termes de sens commun proliférant, dans lesquels ces idéologies se donnent à voir. Les « dons » n’existent pas, comme il l’écrivait dans son article retentissant de 1964 (cf. Mes documents). La responsabilité de l’école n’est pas de s’adapter aux rythmes ou aux besoins de l’enfant, au sens où le « respect » de ceux-ci entérinerait une supposée nature ou un déjà-là de l’enfant. Elle est au contraire d’œuvrer sans relâche à faire advenir chez celui-ci de nouveaux besoins, de nouveaux « rythmes » au cours d’activités. La construction de chaque sujet ne relève pas du développement d’une nature ou de l’accomplissement d’un destin ; produit d’une histoire, elle est liée aux conditions sociales et culturelles dans lesquelles elle se déroule, et c’est de la transformation de celles-ci, soit de l’émancipation sociale que naîtra l’émancipation individuelle.

NOTE 39 – Emploi du temps et activité
A – (20) L’emploi du temps est une catégorie fondamentale pour comprendre que nous sommes des êtres de rapport social d’une historicité constante par leurs multiples activités : c’est ainsi qu’ils se produisent comme genre. Avec elles l’humanité investit le concret des pratiques, à l’effectivité des actes qui créent quelque chose dans le monde réel, non réduites à leur seule dimension idéelle. L’activité sensible produit le monde humain en même temps qu’elle transforme les circonstances de cette production (21). Elle est la mise en œuvre d’un faire ; elle s’inscrit immédiatement dans l’agir pour une production matérielle ou spirituelle, qui est à la fois production d’objet et auto-production du sujet dans ses rapports actifs aux autres. L’emploi du temps est la matrice par laquelle chaque individu pose des actes qui spécifient des capacités, fruits de capacités existantes, en produisant de nouvelles, dans un cycle où actes et capacités se nouent et se renouent jusqu’à l’acquisition continue de compétences. Nous sommes-devenons du temps accumulé : Dis-moi ce que tu as fait de ton temps, je te dirai qui tu es. L’acte est un moment de l’activité qui produit quelque chose dans le monde social. Dès lors, cette production de l’acte agit nécessairement sur le sujet, lequel en reçoit de multiples déterminations, dont les contenus sociaux structurent l’emploi du temps : temps de formation, de travail salarié, de libre loisir, de militantisme, etc.
B – Se pose alors la question de savoir ce qu’est une « vie ». Dans sa pleine acception, elle est une construction de soi plus ou moins réussie à travers le temps, et forme ainsi une personnalité. Quelle que soit la qualité d’une vie, notamment pour les individus exploités subissant de nombreuses souffrances, tout individu humain existe dans une durée biographique, et ce à travers des actes et un emploi du temps, quand bien même la maitrise en serait très faible (aliénation). Par-delà la grande diversité des biographies et des personnalités, des plus atrophiées aux plus abouties, l’unité du genre humain demeure effective, non seulement en raison des données biologiques, mais surtout par les conditions historiques générales d’une époque particulière qui restent commun à tous les individus. La catégorie d’activité est donc au centre de l’anthropologie marxienne-marxiste. Lucien Sève en distingue cinq, toute liées entre elles :
1 – (Tätigkeit en allemand). L’activité productrice. L’homme est un être actif, pas seulement au sens d’une pratique, de faire quelque chose, mais au sens de l’action productrice, qui crée quelque chose ;
2 – (Vermittlung). Une activité médiée, pas à main nue, avec l’outil et, du même coup, une histoire de l’outil et toute une histoire de l’efficacité-pertinence de l’action gestuelle sur les choses et entre les hommes et par des signes (le langage, les représentations artistiques, symboliques etc.) :
3 – (Vergegenständlichung). Par conséquent, l’objectalisation, pas seulement l’objectivation, c’est à dire la création d’un monde objectal, un monde de choses produites de façon cumulative, créant l’immense « monde de l’homme » ;
4 – (Aneignung). C’est l’appropriation de ce monde de l’homme par laquelle un individu s’hominise de façon personnelle, singulière, passant ainsi de l’état de vertébré supérieur à celui d’un individu humain socialisé, membre sociétaire du genre humain ;
5 – (Entfremdung). C’est l’aliénation par la société de classes dans laquelle les individus sont dépossédés de ce monde de l’homme, dont ils sont pourtant les producteurs. Dès lors que notre richesse humaine est l’objet d’une appropriation du dehors, les conditions sociales qui nous permettent ou nous empêchent de nous les approprier ont une importance absolument déterminante.
La biographie, nourrie du temps de chacun, est susceptible de transformer cette biographie et influe sur ce que seront les temps d’activité à venir. Tous les jours nous transformons notre biographie. Nous sommes donc bien des êtres biographiques, et ça change tout, parce qu’il peut bien y avoir en nous autant d’éléments naturels qu’on veut, ils sont tous repris, repétris, réinterrogés, leur sens se transforme, il se casse parfois. L’individu humain moderne ne ressemble plus à celui du Moyen-âge, à son monde.

VI – Analyse et politique

NOTE 40 – Structures sociales et structures psychiques
A – (22) Il est courant d’entendre et de lire l’affirmation d’une séparation foncière entre structures institutionnelles et psychisme individuel. D’elle, s’affirme la position intellectuelle qui consiste à prendre pour référence, pour expliquer une situation collective, les états psychologiques de ses protagonistes. Cette approche est erronée dans la mesure où elle évacue la dimension structurelle d’une situation institutionnelle au profit d’une désignation des individus pris à part, qui la compose : c’est ce qu’on nomme le psychologisme, qui fait de la psychologie le fondement des faits humains (Cf. NOTE 36), à l’exclusion des rapports sociaux d’une formation sociale donnée. Il privilégie l’individu pris à part pour le désigner comme l’acteur-auteur de problèmes définis soit par un agent visant une hiérarchie, soit par la hiérarchie envers un agent, cette dernière étant la plupart du temps bien plus forte pour imposer ses vues, son ordre. Cette configuration n’est pas sans objet puisque la hiérarchie est la colonne vertébrale de l’institution par laquelle passent ses orientations définies en dehors des compétences des agents. Elle doit donc s’assurer que les décisions des chefs seront bien exécutées.
B – Une des tares des discours psychologiques ordinaires, qui ne sont que des opinions, est de ratifier le discours implicite ou explicite que les individus tiennent sur eux-mêmes (ou sur les autres), alors qu’ils se méconnaissent, qu’ils se mentent à eux-mêmes et ignorent les forces économico-sociales qui les meuvent. Cette pratique acritique, quand il s’agit des autres est souvent formulée sous la forme d’un jugement de valeur négatif, d’un reproche.
C – Cette approche unilatérale et simplificatrice entretient la difficulté réelle d’entrer dans la complexité des rapports sociaux, de leur histoire, entretient leur ignorance et exonère le mode de production capitaliste dans lequel nous vivons. Elle tient dans un même plan l’intentionnalité et la conscience des individus pris dans une situation, comme le nec plus ultra de toute explication. Or, entre ce psychologisme et le psychique (23), il y a toutes les dimensions des pulsions et de l’inconscient, de la pulsionnalité organisée par l’inconscient. Tout ce qui se passe d’important dans une vie, tout ce qui la forme se passe à la fois dans les profondeurs de la psychée ET dans celle des structures socio-historiques. Il ne faut donc pas concevoir les considérations psychiques en opposition avec les considérations relatives aux structures sociales car ces deux sortes de structures sont co-extensibles (24) : c’est par le travail des structures sociales, dans leurs mouvements contradictoires, que les structures psychiques se trouvent produites, conformées. Les phénomènes humains, c’est du social-historique fait psyché. L’articulation de ces structures est constante et c’est bien en ce lieu précisément de leur articulation qu’on peut atteindre une intelligibilité complète des phénomènes socio-historiques et politiques. Les phénomènes sociaux ne sont jamais si profondément compréhensibles que dans l’articulation de ces deux types de structures.
D – Les structures institutionnelles sont permanentes tout au long de l’histoire d’un individu. Une de leurs caractéristiques est d’être des structures fermées, rigides où rien de nouveau, susceptible d’en changer le fonctionnement et l’organisation n’est possible-accepté ; tout au plus changent-elles de forme dans telle ou telle partie de leur constitution (Tout changer pour que rien ne change). Elles sont donc coercitives sous le règne de règles ou de lois et de pratiques imposées au nom du droit ou de la légitimité arbitraire de ceux qui nous gouvernent, au nom de la propriété privé ou de l’État. Leur remise en cause relève quasiment de l’interdit et quand elles le sont, c’est toujours au péril de ceux qui s’y engagent, au risque d’une mise en marge (notamment pour les travailleurs dans les entreprises, les syndicalistes). L’inertie de ces institutions font d’elles des structures essentiellement conservatrices.
E – C’est pourquoi individus et institutions entrent dans des rapports de correspondances étroites. Que pouvait donc faire ma mère face aux discours-pratiques de la médecine, de l’école sinon de s’y soumettre en s’y reconnaissant puisque ces discours-pratiques dominants étaient partagés collectivement, admis socialement sans l’ombre d’un doute, d’une critique ? C’est là une des formes de l’aliénation : nous sommes conformés, normalisés au système qui nous gouverne, sans puissance émancipatrice, dépossédés de nos compétences, de notre citoyenneté et donc du pouvoir de décision.

NOTE 41 – La perversion
A – S’il est nécessaire de critiquer-rejeter la psychologisation des structures, qui sont toujours de valeur politique, afin de ne pas les dépolitiser, il n’en reste pas moins que cette affirmation bien fondée est insuffisante et demande à ne pas en rester là. Car à l’intérieur même des structures se jouent des rapports de force entre des individus aux complexions souvent opposées, générant des conflits dits de personnes. Dans de tels cas, il est utile de s’intéresser, par exemple, à la psyché des membres d’une hiérarchie afin d’atteindre à une intelligence de la manière dont elle saisit les individus, comment et par où elle impose une domination-soumission et donc de s’interroger sur la personnalité des individus à qui échoient des pouvoirs de décisions.
B – Il convient donc de ne pas évacuer les considérations, non pas psychologiques, mais les considérations psychiques du tableau des analyses institutionnelles et plus généralement de l’analyse de phénomènes socio-historiques et politiques. Ces considérations sont d’autant plus importantes que le capitalisme néolibéral (25) répand toujours plus loin dans les populations des effets-conséquences graves sur la santé mentale, notamment des jeunes. On peut dire que les structures sociales, sélectionnent à l’étage des dominants les structures psychiques qui leur sont les plus adéquates. C’est ainsi que le capitalisme déchainé en voie de fascisation a fait de la perversion une structure psychique envahissante, de plus en plus courantes, organisant le règne des pervers. C’est vrai dans les institutions de l’État et aussi dans les entreprises par le biais du management (26). Cette perversion a deux traits principaux :
1 – Le déni de l’altérité d’autrui ;
2 – la jouissance de jeter autrui dans des situations de détresse
Les pervers jouissent de l’incertitude de l’angoisse des autres ; ils sont les esclaves de leur psyché.

NOTE 42 – La question du communisme
Tout ce qui précède introduit la question décisive d’un engagement militant dans des pratiques politiques collectives, susceptibles de créer les conditions de changements aptes à soulager ou à supprimer les causes des souffrances psychiques et physiques et non plus à les gérer individuellement comme un moyen sans fin.
Il va de soi que je n’ai absolument pas en vue la politique politicienne partidaire, ni celle des institutions bourgeoises qui les conduisent. Je prends le sens du mot politique en deux sens :
A – ce qui préside au fonctionnement et à l’organisation de la société par des prises de décisions conformes aux intérêts du Capital (quel que soit le régime politique en place), par l’État bourgeois dont il est le bras armé ;
B – la politique comme ce qui manifeste le pouvoir de ceux qui n’en ont pas et qui, pourtant, pensent-agissent selon leurs intérêts de classe dans des relations d’égalité. Je pense aux nombreuses initiatives dans le monde, qui attestent du désir et de la possibilité de travailler autrement, de créer-produire autre chose que les saloperies que nous impose le Capital. Le problème est que ces forces sont séparées, éparpillées, non organisées et travaillent à un niveau micro-économique, sans effets macro-économiques (27).
Ces deux instances de la politique définissent un rapport très particulier à l’intérieur de la lutte des classes : c’est la question du communisme comprise comme forme-contenu du dépassement du capitalisme. Je fais donc référence au communisme marxien, aux travaux d’intellectuels-chercheurs et de militants qui s’en saisissent. Il n’est pas dans mon intention de développer ici cette question, il suffit de se reporter aux travaux de ces derniers. Je veux juste pointer ceci.
C – La situation gravissime dans laquelle se trouve l’humanité, et qui n’en finit pas de s’aggraver, appelle objectivement à travailler au dépassement du capitalisme. Objectivement parce que ses contradictions internes, ses crises à répétition, sa nature foncière pour toujours plus d’accumulation marchande et de profits…, contiennent les germes de son abolition, exactement comme le mode de production féodal est devenu caduque parce qu’incapable de développer les forces productives dont avait besoin la bourgeoisie naissante. Il a fallu trois siècles à cette dernière pour assurer son développement économique sur ses propres bases pour finalement sceller sa domination politique au cours de la révolution de 1789, surtout après 1793. Marx et Engels écrivent dans l’Idéologie allemande :
« Pour nous, le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu’elles existent actuellement. »
D – Mais cette objectivation ne suffit pas. Il faut qu’elle aille de pair, conjointement, avec l’existence socialement partagée, en grand, d’un désir de connaissances et d’affects associés, de classe : comprendre ce qu’est le mode de production capitaliste, apprendre de lui pour en tirer la conséquence ultime : celle de son dépassement, soit le communisme COMME MODE DE PRODUCTION, ce qui n’a rien à voir avec l’appellation de régime communiste (28).
E – Autrement dit, l’anticapitalisme, sans une pensée du communisme, est voué à l’échec : il est une inconséquence. C’est là toute notre expérience de la social-démocratie (écologistes compris) dont l’objectif est d’aménager-gérer le système par la recherche de compromis susceptibles d’atténuer les conséquences du capitalisme. Or, cette période de négociation-compromis est terminée. Le capital ne lâche et ne lâchera plus rien dans une période où la lutte des classes lui est favorable. L’aggravation délétère des atteintes à la nature, donc à l’humanité ne peut que s’accentuer, ce qui est, en effet. Cela se vérifie partout et particulièrement au plan politique où nous constatons la montée et la prise de pouvoir de partis fascistes, où les alliances des droites avec eux se font de plus en plus communes. Le Capital et sa bourgeoisie s’en satisfont car ils savent que la perpétuation de leur mortelle domination nécessite des régimes autoritaires, répressifs afin de repousser ou de prévenir toute tentative de révolution. La conclusion de ces trois derniers points succinctement évoqués est la suivante : il n’existe pas de solutions capitalistes aux catastrophes que le capitalisme génère. Le communisme est donc la seule question-réponse pertinente, véritablement moderne en ces temps de capitalocène.
F – Enfin, le problème qui suit est à mes yeux le plus complexe et le plus difficile à comprendre-traiter : la passivité des « peuples » face au mode de production capitaliste, singulièrement à une époque de destructions massives, d’enjeux vitaux maintenant et pour l’avenir. Ses déterminants sont nombreux, ils reviennent tous à la question des conditions de vie des classes populaires dont l’intérêt objectif est de briser leurs chaînes, sans qu’elles en possèdent la subjectivité au travers d’une conscience de classe éclairée et active. On parlera d’ignorance, de non accès à une culture de classe ; de leur manipulation par l’idéologie dominante (29), notamment du fait de la puissance des médias « mainstream » ; de replis individualistes et donc de fatalisme et d’indifférence quant aux causes du monde tel qu’il est, en premier lieu le leur. Que sais-je encore ? Dans tous les reportages et documentaires, on entend des gens égrener légitimement les conséquences du capitalisme dans leur vie, sans qu’elles soient rattachées à ses fondements : c’est la plainte sans causes, sans une visée, la répétition du même… C’est là, bien sûr, le résultat logique, implacable des processus d’aliénation et de réification, Aussi, ne faut-il pas s’étonner qu’une large partie de ces classes populaires dans beaucoup de pays européens, et ailleurs, se fassent les supporters d’États racistes et fascistes (30) au cœur desquels se jouent le rejet violent des migrants, devenus les boucs émissaires des insécurités de toute nature (31). Il faut diviser pour mieux régner en faisant croire à tout prix que ces orientations politiques sont positives pour ces classes, alors qu’elles se retournent contre elles : rejeter son semblable de classe revient à se rejeter soi-même. Terrible, mais efficace !
G – L’expérience constante de l’exploitation, de toutes les oppressions ne suffit absolument pas à des prises de consciences et à des déplacements politiques. Ne dit-on pas : Ce qui est évident rend aveugle ? Un paradoxe. Or, les ressorts du capitalisme, son essence, ne ressortit pas de l’évidence. Marx et Engels, bien d’autres, n’ont jamais cessés de proclamer que la création-édition de leurs œuvres, doublée de leur militantisme, avaient pour fonction de donner à la classe ouvrière les moyens de comprendre sa condition, partant de s’en affranchir en investissant des stratégies et des pratiques politiques conformes à une visée émancipatrice. Le problème est que les processus de fonctionnement du capitalisme ne se voient pas et ne peuvent donc pas être l’objet d’une évidence, d’une saisie immédiate-spontanée. Il faut au contraire passer par des médiations que l’on nomme théoriques, dont les résultats forment des savoirs. Par exemple, les travailleurs qui subissent dans leur chair l’exploitation capitaliste (expérience brute) n’en ignorent pas moins ses racines invisibles dans l’expérience : l’extorsion de la plus-value, un travail non payé au travailleur (32), réalisée sous la forme d’un profit lors de la vente du produit sur le marché. Il en va de même du régime d’accumulation du capital dont le principe est de sans cesse produire de nouvelles marchandises et donc d’épuiser la nature et les « hommes ». Pour « voir » ce régime, il faut en passer par des études qualitatives et quantitatives pour en mesurer la masse et l’étendue. Idem pour l’inflation que n’importe quel journaliste ou expert orthodoxe attribuera à l’augmentation des salaires et des prestations sociales, alors que sa cause principale réside dans le régime d’accumulation source d’immenses gâchis de capitaux dont les coûts sont à récupérer.
H – Il ressort que la théorie, contre l’opinion commune, est plus vraie que le concret, c’est à dire contient des énoncés de vérité sous la forme d’abstractions, vérités qui échappent à la sensibilité immédiate. Les recherches et pratiques scientifiques en témoignent magistralement. Profiter de la lumière et de la chaleur du Soleil ne nous permet en rien de « voir » le cœur de son fonctionnement : la fusion nucléaire où quatre atomes d’hydrogène fusionnant pour former un atome plus lourd, l’hélium ; une fusion produisant une énergie colossale. Mais hélas, la plupart des « gens » ne sont pas en position favorable pour apprendre d’eux et du monde, pour assimiler des savoirs. L’idéologie dominante et social-démocrate prennent toute la place sous la forme d’affirmations mensongères manipulatoires ; les réseaux sociaux les accompagnent où le vrai et le faux se mêlent indistinctement dans des inversions inaperçues : le vrai devient le faux, le faux le vrai de sorte que l’objectivité des faits et les vérités qu’ils portent n’ont plus aucune importance. Tout se vaut et rien ne vaut ! Ce que Clément Viktorovitch nomme la Logocratie (33).
I – Que faire alors dans les conditions de notre époque où les crises se combinent et se potentialisent (34) ?
Le réchauffement climatique augmentant sans cesse, l’extinction confirmée des espèces animales et végétales, associés à un capitalisme sans limites (35), à l’émergence continue et étendue du fascisme, aux relations internationales tendant vers la barbarie (36) forment un monde dangereux, mortifère (37) que les méconnaissances et dénis ne peuvent qu’aggraver. Je ne peux m’empêcher de penser à la réponse de Régis Debray à une journaliste lui demandant quand les peuples réagiront : Quand ce sera trop tard. Des chercheurs évoquent de plus en plus une humanité engagée dans un suicide collectif dont pâtiront de nombreuses populations, notamment les plus exposées et les plus fragiles. Dans ce registre, sont évoqués les risques majeurs de guerres concernant l’eau et l’agriculture. Le cycle de l’eau est complètement perturbé, les glaciers fondent, les pollutions s’étendent notamment avec les plastiques… faisant d’elle une ressource de plus en plus rare alors que les inondations détruisent les récoltes, que les terres arables sont polluées, sans vie, la sécurité alimentaire devenant de plus en plus mal assurée.
J – Que vient donc faire la question du communisme dans un essai sur l’analyse ? Elle est la suite logique, jusqu’au bout, de ce que j’expose dans la partie V et tout au long des NOTES qui l’illustre. Je pose donc un rapport étroit entre analyse et communisme : l’analyse est la tentative de comprendre une histoire singulière source de souffrances et d’en produire quelques ressources ; le communisme est la visée, jusqu’au bout, d’une critique radicale de la société capitaliste jusqu’à son dépassement-abolition. On pourrait dire que l’analyse est au sujet ce que le communisme est à la société ; que le militant authentiquement communiste rejoint l’analysant tout aussi authentique, qu’il rejoint le premier dans sa quête de résolution de problèmes. Je joue ici sur la polysémie du verbe analyser.
K – Tout le monde sait que Marx est un grand penseur du social, de l’histoire, des sociétés, des classes sociales… Ce qu’on ne sait pas, c’est qu’il est en même temps très profondément un penseur de l’individualité humaine, de la personnalité : « Il faut aller vers une société où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous » (Le Manifeste). En général, on pense dure comme fer que Marx disait le contraire : Le libre développement de tous est la condition du libre développement de chacun. Un calami calamiteux. On ne découvre à quel point il est un penseur du social que dans la mesure où il est un penseur de l’individuel : l’un dans l’autre (38). Tout cela débouche sur le communisme compris comme un monde dans lequel les individus peuvent s’approprier pleinement, sans limites sociales extérieures, la richesse humaine qui a été progressivement créée dans le développement civilisé, par des processus d’émancipation.

NOTE 43 – La présence continue du syndrome du berceau
A – Tout ce qui précède met en relief le caractère déterminant et décisif des rapports sociaux du capitalisme et de ses institutions. Aussi, le travail analytique d’un individu isolé dans un espace protégé est de bien peu de poids, même s’il permet des acquis non négligeables, toujours fragiles-fragilisés. Soit ces rapports sociaux et institutions réactivent et confirment des processus psychiques connues antérieurement dans l’enfance-adolescence avec leurs effets-conséquences actualisés, soit ils annulent les conquis de ce travail reléguant l’analysant dans sa solitude.
B – Ma démarche d’analyse et mon intérêt pour la question du communisme, plus largement pour la pensée théorique-critique m’ont séparé de ces autres. Et d’autres encore. La radicalité est une chose rarement partagée. Or, c’est elle qui m’intéresse vraiment, pas les demi-mesures. En vingt-trois ans n’analyse (entamée trop tardivement) et de son imbrication dans une vie sociale ordinaire, souvent ennuyeuse, je n’ai pas su-pu me dégager du syndrome du berceau, qui est au fondement de ma personnalité, ni faire des rencontres susceptibles de m’y aider. L’amour, dont j’ai toujours manqué-souffert, mal accueilli, mal donné, n’a jamais été assez longtemps au rendez-vous, tout comme je n’ai pas rencontré de personnes vraiment intéressées par ma culture, mes orientations intellectuelles et militantes.
C – Lorsque je lis-écoute des intellectuels comme Lucien Sève, Alain Badiou, Frédéric Lordon, Bernard Friot et d’autres, je me sens totalement en phase avec eux, je me reconnais, je me sens bien intellectuellement et psychiquement. J’ai vécu « avec » eux de nombreux élans, une excitation par des affects positifs, motivant, le désir d’apprendre encore, une curiosité heuristique, mais sans avoir pu poursuivre ma course (Cf. NOTE 28-A-E-F). 
D – Lorsque je rencontre Noëlle, je découvre enfin une femme aimante sans aucun tabou physique et symbolique, pratique et d’énonciation concernant l’amour-sexualité. Il était donc possible de le vivre tel qu’il était en nous, pour nous. Noëlle avait un rapport débridé, libre et joyeux à l’amour (Cf. Élise et Jean). Par ailleurs, elle ne s’intéressait que peu à ce qui me mobilisait. Lorsque je la sollicitais à ce propos, elle m’écoutait un moment et me disait : Tu n’as pas besoin de moi pour lire et écrire, fais ce que tu as à faire, sans moi. J’ai eu du mal à accepter sa position, jusqu’au moment où j’ai compris, grâce au travail analytique, qu’elle avait raison contre ce que j’ai nommé alors un fantasme absolu : trouver la femme totale désireuse de vivre avec moi tout ce qui m’intéressait, me faisant être ce que je désirais être et qu’elle me stimule avec ses propres activités. Avec elle, je confirmais que le cœur du syndrome du berceau avait bien été la présence constante du manque d’amour (et de ses dérivés) ; avec elle, par sa présence, je pouvais poursuivre mes activités. Elle me proposait une autonomie vivable que j’ai su accepter pour vivre pleinement l’amour qui nous unissait. Hélas, atteinte de fibromyalgie dont elle souffrait beaucoup et constamment, elle s’est suicidée en mars 2016 (Cf. les poèmes dédiés).

VII – On ne guérit pas de son enfance

NOTE 44On ne guérit pas de son enfance-adolescence parce qu’elle n’est pas une maladie ; on ne guérit pas une des rapports sociaux parce qu’ils ne sont pas une maladie. A moins de croire que des années passées en analyse, à parler sur un divan, puisse transformer une personnalité en une autre, une structure en une autre (sic !) : cette représentation relèverait d’un idéalisme subjectif radical. On ne guérit pas de son enfance, parce qu’on ne peut plus y intervenir pratiquement, à hauteur des causes. L’analyse permet uniquement de mettre à jour et à distance les effets-conséquences actualisés au présent de leur découverte, sous la réserve que les institutions que l’analysant fréquente ne soient pas trop défavorables à ce travail, ce qui est d’une persistante rareté. Tout au plus peut-on prendre soin de soi dans la vie réelle et ses aléas.
On ne guérit pas de son enfance parce qu’il n’y a pas d’âge pour être un enfant, parce qu’il n’y a pas d’âge pour ne plus l’être.

NOTE 45   – Un engagement sans regret, malgré tout
A – Pendant vingt-trois ans, j’ai été fidèle à mon engagement, qui a représenté un investissement considérable en temps, en argent, en énergie psychique et physique. Il a pris beaucoup de place et fait place à la possibilité de rechercher-trouver quelques moyens d’une vie apaisée des souffrances Or, ce n’est pas ce qui se passe car la remémoration des souvenirs en appelle d’autres par le jeu des associations, lesquelles se mêlent aux souffrances dues aux conditions de vie du présent.
B – L’expérience analytique fait sensiblement émerger les illusions biographiques quand on raconte des bouts de sa vie à quelqu’un, et, paradoxalement semble-t-il, quand on se la raconte sur un divan. Il faut alors accepter de les explorer. L’analysant redécouvre sous le ciel bleu du dispositif analytique à quel point il ne maîtrisait pas la compréhension de sa biographie, ce qu’il vivait obscurément sur terre. Ceci dit, elle permet de sortir partiellement des ignorances, des illusions, des confusions, d’éclairer un peu les chemins des souffrances.
Le fait qu’il se la raconte est très important parce ses récits évoquent un plan de vie duquel émergent des sens susceptibles de permettre quelques libérations. Selon les cas, ce travail permettra plus ou moins d’en atténuer le poids ou la permanence.
C – Malgré toutes les difficultés d’un chemin escarpé, je ne regrette pas du tout mon engagement dans ce travail. J’ai vécu l’expérience que « le parler » n’est pas aussi difficile que je l’imaginais quand les conditions de son expression sont requises, accueillantes, sans conséquences néfastes, contrairement à la vie sociale où les jugements apriori-a postériori issus des ignorances insues sont courants, où le langage est objet de perversion et de renversements du réel, où l’expression authentiquement subjective est objet de censure. Apprendre de soi dans le monde sans que les apprentissages se retournent contre soi pose une contradiction antagonique dans les relations sociales : dans ce cas, il faut se taire, ne pas insister au risque d’aggravations et renoncer car parler peut faire mal, très mal et se paye chèrement.
D – Je me suis engagé dans une analyse par besoin de mettre fin à certaines souffrances avec la conviction culturelle-militante qu’elles émanaient des rapports sociaux capitalistes. Entrer en analyse était donc autant un acte psychologique que politique : d’une part poursuivre mon engagement communiste dans une organisation collective ; d’autre part, le poursuivre dans les coordonnées d’une relation duelle propice au dévoilement de l’intimité amoureuse. Hélas, les deux ont failli, j’ai failli dans les deux. Dans ce monde qui n’en finit pas de produire de nombreuses catastrophes, ce que j’ai acquis de savoirs sur moi, sur lui, de leurs rapports, sont devenus un fardeau sans débouchés.

NOTE 46 – L’isolement
Je ne m’étendrais pas sur cette question. Arrivant à la « fin » de cet essai, je n’ai plus guère la force de la développer.
L’isolement est avant tout l’absence d’une compagne aimante et aimée. Je me suis suffisamment exprimé sur ce problème pour ne pas y revenir. C’est ensuite l’étiolement des amitiés et des ruptures inattendues. Là encore, je ne développerai pas, ce serait bien trop long et pénible à évoquer. Ce qui importe est que l’isolement est l’absence totale de relations, dont la conséquence ultime est de vivre uniquement – seulement – avec soi-même, c’est à dire dans la solitude, qui n’est plus médiée-détournée par de nombreuses relations-situations sociales (Cf. NOTES 4 et 6-B). Il impose aucun partage, aucune solidarité, aucune possibilité de développer quelque activité en commun. L’isolement est le retour actualisé du syndrome du berceau, aux souffrances associées, à celles de mes conditions de vie d’aujourd’hui (Cf. partie II). Il est exactement la négation, l’antagonisme de tout ce dont j’ai besoin pour vivre positivement, pour supporter toute négativité. D’une vie, il fait une existence, or une existence ne fait pas une vie. Il annonce une fin sans avenir où le seul avenir est celui de sa perpétuation et de ses conséquences. Du syndrome du berceau au syndrome de l’isolement, la boucle est bouclée.


Notes

(NOTE 1 – Un espace à part)
1 – Le seul point commun se situe dans l’échange monétaire.
2 – Il va de soi que l’analysant c’est moi. J’ai adopté l’emploi de cette troisième personne afin d’éviter des tournures grammaticales trop lourdes.

(N 5 – L’impossible évaluation par un tiers)
3 – L’évaluation, quel que soit son objet, consiste à porter un jugement de valeur. Elle est réalisée la plupart du temps dans l’ignorance des déterminants et des critères adéquats à son objet. En l’occurrence, dans leur ignorance absolue. Elle remplit différentes fonctions sociales : la compétition, le classement, la discrimination par inégalité de traitement, la désignation, etc.

(N 8 – L’absence de stimulations au risque d’en mourir)
4 – Les substantifs, les verbes, les adverbes et les adjectifs, ainsi que leurs mises en phrases, sont ceux que j’utilise en tant qu’adulte. Enfant, je ne les avais pas en tête, je ne pensais pas, ni ne réfléchissait car je n’avais pas les mots ; seul mon corps me disait quelque chose. Même un verbe comme sentir ou pressentir suivi d’un prédicat ne convient pas à dire quoi que ce soit de cette époque. Quant au bébé… (Cf. NOTE 34).

(N 11 – Les violences)
5 – Ce que je décris-là ne signifie pas que ces violences étaient quotidiennes ; elles arrivaient souvent, leur degré variant selon l’importance donnée par chacun à ce qui se passait, notamment par une mère agressive, qui déclenchait des réactions en miroir, une escalade.

(N 12 – L’Attente : dépendance aux autres, impossible autonomie)
6 – Le A majuscule marque l’importance structurelle de cet état. Idem pour L’Ailleurs et L’Œil, NOTES 14 et 15.

(NOTE 21 – Le lycée)
7 – Le collage entre beauté et amour vient de mon enfance au cours de laquelle je voyais des films américains ayant pour actrices Olivia de Havilland, Liz Taylor et d’autres. Dans mon esprit d’enfant ces deux termes étaient indissociables de la bonté, de la tendresse, de la douceur et représentaient l’idéal d’une mère bonne. Ce collage me joua bien des tours dans ma vie amoureuse : je délaissais des filles qui, sans me plaire vraiment ne me déplaisaient pas, pour me heurter à des inhibitions m’interdisant d’aller vers les plus belles. J’en concluais que ces dernières n’étaient pas pour moi, tout comme une bonne mère ne pouvait pas être pour moi. Des années plus tard, j’ai rencontré quelques belles femmes (notamment Noëlle) car, évidemment, ce qui précède relevait d’une croyance fantasmatique. Et du même coup, j’ai souvent accepté d’être amoureux de femmes qui me plaisaient moins, mais dont la personnalité était attirante, aimables (cf. le poème : La beauté ou le charme d’une femme ?).

(NOTE 22 – Le sentiment diffus d’être mauvais : la honte de soi)
8 – Serge Tisseron : https://shs.cairn.info/revue-le-coq-heron-2006-1-page-18?lang=fr :;
Boris Cyrulnik : https://psyaparis.fr/honte-psychologie-cyrulnik/

9 – L’angoisse dite automatique ou signal d’alarme (Freud) est la réaction d’un sujet chaque fois qu’il se trouve dans une situation traumatique, c’est à dire soumis à un afflux d’excitations, interne ou externe, qu’il est incapable de maitriser. Elle doit être tenue pour un produit de l’état de détresse psychique du nourrisson. L’angoisse automatique est une réponse spontanée de l’organisme à cette situation traumatique ou à sa reproduction. Elle est aussi l’anticipation d’un péril flou, dont la cause est incertaine, qui laisse dans l’incapacité de concevoir-agir une réaction articulée : une peur sans objet. Elle laisse dans la psychée un péril vital dont on n’a pas la moindre idée du système causal dont il découle et de ce qu’il faudrait faire pour la parer, lever une rude épreuve. Les crises d’angoisse que j’ai vécues signaient l’acmé de ce péril vital, des crises extrêmement douloureuses : un mal violent, partout, dans les nerfs, les muscles, la peau, les os, et dans ma psychée, au point de perdre totalement toute boussole, à devenir fou. C’est dans ces conditions que j’ai à chaque fois tenté de me suicider afin de mettre fin à ces souffrances insupportables, jaillissant sans prévenir.

(NOTE 23 – Les électroencéphalogrammes ?)
10 – Cf. le poème : Après le pont d’Austerlitz.
Je renvoie plus généralement les parties de cet essai à de nombreux poèmes.

(NOTE 24 – Être un objet-chose ?)
11 – Cf. les poèmes : Des maux entendus ; Un enfant dans un pays.

(NOTE 28 – Les études : un échec !)
12 – Je rejette-réfute l’idéologie des dons, d’intelligences supérieures à d’autres et donc la pratique des tests sensés les mesurer. https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4160
Voir aussi les textes et entretiens d’Albert Jacquard.
Jacques Rancière : https://www.youtube.com/watch?v=a3ezVXwQlkk
Lucien Sève : Les dons n’existe pas : https://carnetsrouges.fr/les-dons-nexistent-pas/

13 – Barbara Stiegler : https://www.youtube.com/watch?v=spZgKC9N_1A

(NOTE 33 – Les limites de l’analyse. Un seul objet :  le langage)
14 – Inouïe parce que pendant longtemps j’ai douté de la pertinence, de la rationalité ou de l’intelligibilité de certains de mes propos dans certaines circonstances, face à des personnes qui les contestaient ou m’empêchaient de les développer. Il m’a fallu du temps pour vraiment comprendre qu’elles ne m’écoutaient pas ou plutôt qu’elles ne prenaient d’eux que ce qu’elles pouvaient en faire à leur propre sauce. Un fait constant dans la famille où ma parole était remise en cause et dont il fallait douter. Dans ce genre de processus, l’autre ne se rend pas curieux de ce qui est dit, il ne pose pas de question à son « interlocuteur », un simple vis-vis, auquel il oppose son entendement. A chaque fois sont en question les modes de communication et d’interprétation de ce qui est exposé ; la question de la place de qui parle, au nom de quoi, depuis quelle compétence, pour quel pouvoir, etc. (cf. NOTE 32).

(NOTE 35 – La conscience)
15L’idéologie Allemande (1846) – Karl Marx et Friedrich Engels.

(NOTE 37 – Nature humaine ou personnalité socialement construite)
16 – Il est courant d’entendre dans des documentaires animaliers que des animaux utilisent des « outils », voire les fabriquent, notamment des singes, utilisant un végétal creux en guise de paille pour aspirer des insectes logés dans des creux où ils sont insaisissables avec la main ou la bouche. Cette conception de l’outil méconnait complètement ce qu’il est dans l’histoire de l’humanité. D’abord, l’outil est le produit d’une activité, alors que la « paille » du singe lui est donnée par la nature ; produit, il est gardé et amélioré, alors que le singe jette sa « paille » et s’en désintéresse. Ensuite, cette production nécessite des moyens de production, nécessitant eux-mêmes de nouveaux outils inventés et mobilisant de plus en plus de connaissances à transmettre (découverte du feu, du bronze puis du fer, naissance et développement de la métallurgie jusqu’aux usines, son enseignement dans des cursus spécialisés, appelant des savoirs scientifiques et techniques davantage avancés au fil des générations, où sont formés des ingénieurs, des techniciens…). Enfin, l’outil devient un objet vendu sur un marché, une marchandise, permettant sa transmission de plus en plus généralisée au sein de l’humanité, de sorte que les outils forment un patrimoine commun à l’humanité. L’utilisation du mot outil rapporté au monde animal est donc le signe d’une banalisation de ce dernier, d’une méconnaissance de son histoire anthropologique, l’outil est alors rabattu sur des données biologiques-génétiques de type ontogénétique et phylogénétique ; il serait de nature et non une production sociale.Il en va de même du mot « langage » dont les spécialistes, des journalistes, usent et abusent sans aucune distanciation critique. Que des animaux d’une même espèce communiquent effectivement entre eux n’autorisent pas à parler de langage car dans ce monde (jusqu’au monde végétal, sic !) les manières de communiquer viennent du dedans de l’espèce et non du dehors, comme c’est le cas pour l’humanité. Les animaux apprennent leur « langage » par imitation-répétition pour une fonction étroitement limitée et stable, alors que dans le monde humain les langues évoluent et s’enrichissent sans cesse dans la totalité de l’histoire humaine. Enfin, je défie n’importe quel éthologue de nous présenter une description des structures propres au « langage animal » qui seraient analogues au monde des hommes.
Depuis une bonne dizaine d’années, ces questions reviennent sur le devant de la scène, notamment avec les mouvements évangélistes aux États-Unis, au Brésil, qui militent à visage découvert pour tenter de nier le Darwinisme et l’ethnologie marxienne ou critique, imposer des représentations et des pratiques justifiant toutes leurs dérivent réactionnaires en menant, par exemple, des campagnes de censure et d’éradication de livres dans les bibliothèques et les écoles publiques (cela rappelle les autodafés nazis). Dans le même temps, ces églises associées à des partis fascistes combattent, parfois violemment, les droits des femmes, particulièrement celui pour l’avortement. Donc gare, parce que ces questions ne sont pas seulement théoriques, mais aussi politiques (Cf. note 13, Barbara Stiegler).

17 – « Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté ». Karl Marx, Le capital (1867), Éd. Sociales.

(NOTE 38 – L’excentration)
Cette NOTE et les citations sont tirées de l’article de Jean-Yves Rochex, Marxisme et sciences du psychisme :
https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-2020-2-page-5
18 – Lucien Sève, « L’Homme » ?
19 – Idem, in Jean-Yves Rochex.

(NOTE 39 – Emploi du temps et activité)
20 – Cette NOTE est directement ou indirectement tirée de l’entretien d’Antoine Spire avec Lucien Sève :
https://www.antoinespire.com/Marxisme-et-sciences-psychiques-2015-Lucien-SEVE-Annick-WEIL-BARAIS-Gerard-VERGNAUD-Jean-Yves-ROCHEX

21 – « La doctrine matérialiste qui veut que les hommes soient des produits des circonstances et de l’éducation oublie que ce sont précisément des hommes qui transforment les circonstances et que l’éducateur a lui-même besoin d’être éduqué. C’est pourquoi elle en vient nécessairement à diviser la société en deux parties – dont l’une est élevée au-dessus d’elle. La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine ou auto-transformation ne peut être saisie et rationnellement comprise qu’en tant que pratique révolutionnaire. » – Marx, Troisième thèse sur Feuerbach.

(NOTE 40 – Structures sociales et structures psychiques)
22 – Cette NOTE est directement ou indirectement tirée de l’entretien de Frédéric Lordon s https://elucid.media/politique/un-forcene-comme-macron-ne-lachera-jamais-le-pouvoir-par-lui-meme

23 – Dans le langage courant, voire « d’experts », l’adjectif « psychologique » est systématiquement confondu avec psychique. Or, « psychologique » renvoie aux savoirs de la psychologie. Dire que telle personne a un problème psychologique signifie donc en toute logique qu’elle a un problème de compréhension de tel ou tel savoir, ce qui n’est évidemment pas le cas dans l’utilisation courante de cet adjectif. Ceci montre bien à quel point la psychologisation des relations est prégnante dans la vie quotidienne.

24 – En logique : qui a la même extension, c’est à dire rapportable à plusieurs objets de nature différente, les englobant sans les confondre.

(NOTE 41 – La perversion)
25 – Barbara Stiegler : https://www.youtube.com/watch?v=spZgKC9N_1A
26 – Cf. le livre de Sandra Lucbert sur le procès France télécom : Personne ne sort les fusils.

(NOTE 42 – La question du communisme)
27 – Cf. le livre : Vivre sans, de Frédéric Lordon.

28 – L’idéologie dominante a beau jeu d’associer le « communisme » aux crimes du stalinisme et du maoïsme, qui ont été, en effet, des catastrophes épouvantables, dont on paye encore le prix. Il ne faut donc pas compter sur elle pour lever une vérité historique : le communisme, comme mode de production, n’a jamais existé nulle part. Ce qu’elle nomme « communiste » qualifie un régime politique, ce qui est tout autre chose. Cette expression est d’un point de vue marxiste un oxymore puisque le communisme est un processus d’abolition de l’État bourgeois et d’extinction des classes. Après la seconde guerre mondiale et la mise sous tutelle par l’URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques) de pays conquis sur l’Allemagne hitlérienne et ses alliés, on parlait généralement de pays socialistes, de démocratie populaire (RDA : République démocratique d’Allemagne) ou même de pays de l’Est (pour situer le rideau de fer). Il faut faire remarquer qu’aucun de ces pays ne se qualifiait de communistes, le communisme étant considéré comme un idéal (un comble !) à remettre à plus tard. C’est à partir des années 1980, lorsque les partis socialistes (sociaux-démocrates) ont pris le pouvoir dans plusieurs pays européens, que la propagande libérale et social-démocrate ont mis en avant l’expression « États, pays ou régime communistes » afin de se démarquer des pays dits socialistes considérés comme des repoussoirs. Il faut lire les livres de Lucien Sève sur toutes ces questions, particulièrement le dernier inachevé : « Le communisme » ?, Edition La Dispute. Voir aussi : Alain Badiou, Frédéric Lordon, Bernard Friot, Bernard Vasseur…, leurs livres et conférences-entretiens sur des sites d’informations et de discussions alternatifs tels que Blast, Élucid, Le Média, Contretemps… Des intellectuels que vous ne verrez pas dans les télévisions ni n’entendrez dans les radios. La pensée critique est très riche en France, diversifiée et étendue, mais il faut aller la chercher là où vous n’allez pas.

29 – La caractéristique la plus essentielle de l’idéologie dominante, qui est toujours celle de la classe dominante, est de tout renverser :
– les moyens comme fins, par exemple l’argent ;
– d’affirmer que ce sont les patrons qui donnent du travail, alors que se sont les travailleurs qui en donnent une partie sans qu’elle soit payée, ce qui détermine fondamentalement l’exploitation sous la forme d’une extorsion appelée plus-value, confisquée du fait de la propriété privée des moyens de production et réalisée sous forme de profits lors de la vente des produits du travail sur un marché, soit des marchandises. Il faut rappeler et insister sur le fait qu’aucun produit, qu’aucune marchandise n’existe sans le travail qui les produit. Supprimez tous les travailleurs d’une entreprise, que reste-t-il ? : rien ! Expropriez les actionnaires, que reste-t-il ? : tout ce qu’il faut pour produire, pour réorganiser la production, redéfinir ses finalités, etc. (voir, par exemple, les coopératives) ;
– les patrons, les entreprises, créent les emplois alors que c’est la demande sociale qui les permettent, les entreprises ne pouvant pas créer leurs propres demandes, par ailleurs une hypocrisie puisque c’est bien le Capital qui licencie… ;
– Il en va de même, autre exemple, de la fameuse-fumeuse « transition écologique » sans cesse rabâchée comme une évidence. Or, elle n’a jamais existé, n’existe pas et n’existera pas sous le capitalisme. Au 19è siècle, avec l’exploitation des mines de charbon pour la production industrielle et le chauffage des immeubles, on constate non pas une baisse de la production-consommation du bois, ce qui aurait dû, mais une augmentation de son utilisation pour étayer les mines en question. Aujourd’hui, la production-consommation des hydrocarbures, du charbon et du gaz sont toujours en augmentation du fait des besoins des industries, qui ne peuvent pas s’en passer (voir, par exemples, l’industrie du ciment ou la gloutonnerie des Data Center en eau et en énergie), pour lesquelles les énergies alternatives sont complètement inadaptées, cela pour longtemps. Ce qui est en jeu est donc de produire autre chose et autrement dans les limites supportables des ressources de la nature et du bien-être des personnes
– et que dire du mot « démocratie » servi à toutes les sauces, uniquement rapporté aux processus d’élections et aux institutions correspondantes, essentiellement le parlement ou les conseils régionaux, départementaux et municipaux… ? Cf. :
Alain Badiou : https://www.youtube.com/watch?v=rqtNtjYWZuU
Barbara Stiegler : https://www.youtube.com/watch?v=spZgKC9N_1A
Jacques Rancière : https://www.youtube.com/watch?v=a3ezVXwQlkk

30 – Le constat selon lequel ces populations défendent des idées de droite et d’extrême droite, votent pour ces partis, contre leurs intérêts, n’est certes pas faux, mais insuffisant. En se positionnant ainsi, elles affirment ce qu’elles veulent : de l’autoritarisme, des mises en ordre, des répressions… Les catégories d’aliénation, de réification sont à compléter par une conception des pulsions névrotiques renouvelée dans l’ordre d’une anthropologie (cf. Pulsions de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert, notamment le tome 2 non encore publié, mais dont ils ont évoqué l’orientation). Voir aussi les refoulements-ignorances du passé au Chili, en Espagne où les figures de Pinochet, de Franco sont réhabilitées, ailleurs où des partis fascistes sont au pouvoir où n’en sont pas loin . Quelle est donc la valeur de l’histoire quand elle est méconnue ou oubliée, sinon celle que porte la reproduction ? Écouter l’intervention de Sandra Lucbert :
https://www.youtube.com/watch?v=evZIanB4ljw

31 – Le nombre des migrants n’a jamais été aussi élevé qu’en 2024. Partout dans le monde les États renforcent leurs législations pour les repousser (en partie vainement), dressent des murs de barbelés, les répriment (voir le nombre de noyés en Méditerranée et dans La Manche). Un grand nombre d’entre eux migrent à l’intérieur de leur pays ou dans des pays voisins. Que va-t-il se passer lorsque leur nombre explosera et que les pays limitrophes ne pourront plus les accueillir (voir les prévisions de l’ONU). Il est fort probable qu’ils seront relégués (c’est en cours) sur des territoires fermés, enclavés, au plus loin de « nous ? ».  Je pense que la politique israélienne concernant Gaza servira alors de modèle…

32 – Ce n’est pas le travail, sous-entendu ce que le travailleur produit, qui lui est payé, mais la valeur socialement validée (au terme d’un rapport de force entre Capital et Travail) de la production-reproduction de sa force de travail.

33https://www.blast-info.fr/emissions/2025/macronie-pourquoi-nous-ne-sommes-deja-plus-en-democratie-ZM61iQHnTdShQVOHw7t_8Q

34 – Voir les travaux de Bernard Friot sur la Sécurité sociale. Ses conférences ou interviews sur Youtube

35 – Le capitalisme ne cesse jamais d’étendre la marchandisation, il fait feu de tout bois. Un des meilleurs exemples tient dans la marchandisation du CO2 facteur de pollution et du réchauffement climatique : le crédit carbone qui permet à une entreprise ayant atteint ou dépassé ses quotas d’émission d’en acheter à une autre ne les ayant pas encore dépassés. Une entreprise comme Totale peut donc aisément profiter de polluer légalement. Lire le roman de Hugues Jallon : Le capital, c’est ta vie. Son entretien sur Le Média :
https://www.lemediatv.fr/podcasts/2023/nos-vie-mutilees-par-le-capital-hugues-jallon-a0WCADTWQS6mCR-qtm–jA

36 – Voir les travaux de Bertrand Badie.
Élucid : https://www.youtube.com/watch?v=VZYV6erdO9A
Causa Mundi : https://www.youtube.com/watch?v=hCZcZbMXnKk
Les derniers évènements concernant l’enlèvement de Maduro et les projets expansionnistes-impérialistes de Donald Trump l’atteste.

37 – La terminologie que j’emploie ici marque des généralités absolument insatisfaisantes, qui, en tant que telles, ne disent pas grand-chose de l’état du monde. Il faut lire des études, voir des documentaires pour se rendre compte à quel point l’humanité et la nature sont localement régionalement abimées, détériorées et dans certains cas de façon irrémédiable. Ces généralités masquent les responsabilités du système capitaliste, favorisent les refus de savoir, accompagnent le fatalisme et les dénis correspondants.  Par exemple, en 2024, 37% des français estimaient que le dérèglement climatique relevait d’un processus naturel et non de l’activité des « hommes ? ». En 2024, selon L’ONU, plus de 550 000 personnes sont mortes dans des inondation, notamment en Asie, beaucoup plus que toutes les autres catastrophes réunies. Autre exemple « incroyable » : Arte a récemment diffusé un documentaire relatif aux dernières découvertes concernant la dispersion des micros et nanoplastiques : Homo-plasticus. Elles confirment qu’ils sont partout : dans l’air, l’eau et la terre, ce que nous savons depuis quelques années. Ce qui est nouveau est que ces particules ont été observées à l’intérieur même de fruits, de légumes…, jusqu’à leur présence au sein même des cellules du vivant. Dans le même temps, les négociations sur la limitation de la production de plastiques ont échoué ; Total et l’Arabie saoudite vont construire une usine dans ce pays. Les prévisions de production annoncent une augmentation de 40 % d’ici à 2030, pour atteindre plus d’un milliard de tonnes par an ! Etc.

38 – Voir Lucien Sève : « L’Homme » ? Éditions La Dispute.


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